Aquerò
OGRE N°16 – Marie Cosnay
Une femme tombe dans une grotte. Entre visions et hallucinations, elle se rêve en moineau, et assiste, par-delà le temps, au basculement de la vie de Bernadette Soubirous. Elle voit, parfois aussi elle devient Bernadette, comme si tout enfant, toute fille en tout cas, pouvait l’être aussi.
L’expérience surnaturelle ou mystique est avant tout une expérience du corps. Qu’ont-elles vu, exactement ? Peu importe, elles ont vu, ou cru voir.
Entre sensibilité, gravité et humour, Marie Cosnay mêle ces deux destins de femmes, à deux époques différentes, et nous invite à repenser la possibilité de l’apparition. Sous prétexte de nous parler de Bernadette Soubirous, Marie Cosnay interroge l’instrumentalisation politique du corps féminin.
La question bien après que la petite a vu et parlé, à peine, s’est posée ainsi : elle a vu aquèra, accent sur le « e », c’est‐à‐dire celle‐ci, fille, fée ou déesse ou bien elle a vu la lumière à l’état de lumière : aquerò, l’accent sur la dernière syllabe, ceci, neutre ? Bernadette a vu celle‐ci, la fille, ou ceci, la chose ?
Que voyons‐nous ? Que pouvons‐ nous voir ? Notre regard peut‐il échapper à la contamination de ce qui nous domine ?
PRESSE
Blogs
« Les visions de Bernadette, par Marie Cosnay, conteuse« , par Fabien Ribery, Le blog de Fabien Ribery, 22 octobre 2017
Marie Cosnay a quitté l’infirmerie de son enfance, elle est désormais une grande personne dont le corps est une mosaïque de livres, et qui se demande bien ce que parler veut dire, seule, ou avec les autres, par exemple ceux qui trébuchent, inspirent, ou ont le don de voyance.
« Aquerò, Marie Cosnay », par Eric Darsan, Le blog d'Eric Darsan, 20 juin 2017
Le silence avant l'explosion, le calme avant la tempête, et pendant. Retour à l'essentiel, aux éléments. Impression (soleil, le vent). Sensations, sentiments : pour qui sont ces. Visions, disons. Pour l'heure, le temps. Celui qu'il fait, qui vient, qui passe. Puis le tonnerre, soudain, dans un déchirement. La chute, les genoux en sang, ou tout comme : l'épaule, la hanche. En jouer comme des mains et des coudes pour rejoindre les chemins de l'enfance. Des sentes déjà, l'instant d'avant. Revenir sur les lieux, l'effet, les événements. En quête de la forme apparue au fond de la grotte à la petite Bernadette Soubirous, de son interprétation et de ses variations…
« Marie Cosnay : Écriture d’enfance (Aquerò) », par Jean-Philippe Cazier, Diacritik, 2 mai 2017
L’écriture de Marie Cosnay se trace à la surface de cette lumière, soumise à sa blancheur aveuglante. Rien n’est nommé ni défini, rien n’est arrêté. Le livre existe comme un cela, un quelque chose blanc – lui-même cet aquerò, ce cela qui est dit par l’impossibilité de le dire. Ce qu’écrit ici Marie Cosnay est l’écriture noire à la surface blanche du monde, fascinée par cette blancheur sur laquelle glisser sans pouvoir dire, sans plus chercher à dire. Cette écriture est l’affirmation de la nature fuyante et innommable de l’écriture. Le cela, le ceci, sont dans ce livre le mode du langage. Il y a quelque chose, mais quoi ? Du sens, mais lequel ? Des personnages, mais leur identité n’est pas claire. Des situations, mais leur statut est imprécis. Le narrateur ou la narratrice est multiple, glissant d’une identité à une autre, d’une époque à une autre, d’une langue à une autre, d’une situation à d’autres qui s’emboîtent comme des échos les unes des autres sans que la série n’en soit jamais achevée ni définie.
« Aquerò, Marie Cosnay », par Lou Darsan, Les feuilles volantes, 30 mars 2017
Il y a, chez Marie Cosnay, des métamorphoses qui se produisent jusqu'au cœur de la langue.
« Note de lecture : Aquerò (Marie Cosnay) », par Hugues Robert, Charybde 27 : Le Blog, 27 février 2017
Dans une langue insensée de précisions et de pirouettes poétiques, Marie Cosnay invente ici le songe documentaire. Enquêtant, dans les circonvolutions des lumières et des voix, dans les entrelacs du passé et du présent, sur l’étrange nécessité qui cherche, ici et là-bas, à demander leurs papiers aux voyants, à assigner les corps pour maîtriser la politique de leurs visions – surtout si ces corps et ces yeux sont ceux de femmes, hier comme aujourd’hui, quoi qu’on en dise ici ou là –, elle développe mine de rien ce que l’on pourrait sans doute appeler une rêverie foucaldienne, dans laquelle la sensation même est politique.
Après la puissance décapante et sombrement jubilatoire de Cordelia la guerre, voici une extraordinaire affirmation, justement machiavélique, de la puissance intacte du rêve et de son souffle utopique, intime et politique, malgré tous les efforts de capture et de domestication. Un autre Principe Espérance sourdement à l’œuvre, pour notre bonheur.
« Marie Cosnay, Aquerò », par Thomas Giraud, remue.net, 2 mars 2017
Il y a des auteurs dont la langue et la construction des récits nous émerveille, parce que parfois, sans fuir, le texte s’échappe, nous égare, mais en laissant derrière des signes pour qu’on les retrouve ou, au moins, que l’on se retrouve quelque part, à la fin, étourdi d’avoir vécu cela, d’être arrivé. Marie Cosnay est de ceux-là. (…)
C’est un livre sur la lumière, sur la chute, sur l’interprétation de ce qui est ou de ce qui pourrait être. On en termine la lecture ému par toutes ces fragilités, ces délicatesses, ces évocations de ce que peut être une vie dont on n’a eu droit qu’à une petite partie, le reste étant dérobé par les autres, en leur nom.
Journaux
« Rever de Bernadette », par Thierry Guichard, Le Matricule des Anges, 5 juillet 2017
En ressuscitant la figure de Bernadette Soubirous, Marie Cosnay peint un tableau diablement impressionniste où la phrase coule comme une rivière.
« Cette chose qu'avait vue Bernadette », par Alain Nicolas, L'Humanité, 1er juin 2017
D’une grotte à l’autre deux enfances qu’un siècle sépare se rejoignent dans la difficulté de dire.
« Ce qu'a vu Bernadette », par Bertrand Leclair, sur Le Monde des livres, 16 mars 2017
Surprise par l'orage au cours d'une promenade solitaire, la narratrice, smartphone en main, se réfugie dans une grotte et se rêve au fond d'un trou, dans le noir et blessée.
Flirtant avec le fantastique, le début d'Aquerò se glisse d'une grotte à l'autre, provocant la réminiscence, d'une vie de sainte lue dans l'enfance et qui avait contaminé le réel : Année 1974, soeur Saint-François me donne des pastilles de Pulmoll, de l'aspirine et à lire, la vie de Bernadette Soubirous. La Lutte têtue de l'adolescente de Lourdes convaincue d'avoir vu ce qu'elle a vu et non pas ce que les autorités de toutes sortes voudraient, se trame à la croisée de l'intime et du social. La question du visible et de l'invisible, de ce qui se révèle au fond de la grotte, cette chambre noire des imaginaires archaïques, rejoint celle du corps et prétend voir dès lors se donne à voir voyant, et plus encore dans une famille pauvre dont le père a connu la prison et où nul n'a envie que la fille s'expose. Dans un registre très différent du remarquable Cordelia la guerre (L'Ogre, 2015), Marie Cosnay déploie aux confins de l'obscur sa phrase saisissante, qu'elle dise la soif de lumière ou l'instant de panique au surgissement d'un animal en forêt : une panique révélatrice, mais de quoi exactement ?
Radios
« Poésie et jouissance », par Manou Farine, Poésie et ainsi de suite, France Culture, 26 mai 2017
Un roman disjoint, à plusieurs voix, plusieurs corps, plusieurs langues.
« Paludes 834 », par Nikola Delescluse, Blog.paludes.fr, 12 mai 2017
Un texte très dense, très poétique dans sa langue (…) qui joue de ces différents registres pour interroger une histoire religieuse, celle de Bernadette Soubirous, qui appartient à notre image d'Épinal de l'apparition.
EXTRAIT
Tombée au fond de ma grotte, j’ai perdu les sens.
Sur les parois, de grands signes d’animaux, un bison blessé, une flèche lui traverse l’estomac, un petit bonhomme dessiné comme un bâton, le sexe du petit bonhomme comme un bâton, dressé. Tendu vers le bison, vers sa proie et chasse, etc.
J’ai un moment de vertige. Normal.
L’église, la capuche, le turban d’un Christ à mobylette, les branchettes et les os que ramassait la fille qui parlait patois, comme ma grand-mère et un peu ma mère malgré l’école et la République.
Les bêtes m’environnent ; il se passe quelque chose alors que c’est fini, que je n’attends plus aucun prodige : je rapetisse.
Je l’ai dit déjà, j’ai rapetissé dans la grotte.
Je suis minuscule comme la dame à la capuche, je vois bien mes genoux sur lesquels je pose ma tête, de la taille d’un dé. Mes pieds n’en parlons pas, ils n’étaient déjà pas bien grands. Les vêtements bâillent ; je pense que ça n’arrange pas mes affaires, cette histoire de rétrécissement. Je crois bien que pour l’ascension c’est fichu. Il faudra trouver autre chose et si c’est passionnant de chercher comment sortir de pièces hermétiquement closes, si c’est le grand jeu ou l’enjeu de toute l’histoire ou de toutes les histoires, en attendant je ne fais pas la maligne.
Seules les formes rouges et ocre me regardent. On dirait qu’elles tremblotent mais c’est ma peur qui les fait trembloter, ma peur fait trembloter les dessins des hommes qui les premiers ont connu la peur, pire que ça.
Je pense : grotte ou pas, dedans dehors, petite comme je suis (quelques centimètres sur quelques centimètres) eh bien j’ai toujours su que la journée, je ne dis pas la vie, mais la journée, modeste, il faut la faire tenir et c’est du boulot. Ma vieille, c’est le moment où ça ne tient plus, il doit être aux alentours de dix-sept heures si je me fie à la lumière que j’aperçois, très loin, très haut, dans la fente par où j’ai dégringolé. Le soleil est parti vers l’ouest, il commence à chuter, c’est ainsi que le bout de ciel je le prends dans la gueule, un pur rayon, du feu.
Bien.
C’est normal, donc. Mon heure.
Le jour ne tient pas et les grands animaux, mammouths par exemple, tremblent comme s’ils allaient attaquer, le jour est plein de mauvaise conscience, la mauvaise conscience a une méthode : elle déglingue le travail qu’on a fait. Mon dieu, à dix-sept heures dans la grotte, je dis que tout est tordu et négligé. Négligé me brise en morceaux. Je n’ai rien fait que de très négligé. J’atteins l’endroit sensible. J’ai peur, je n’ai pas peur. Les deux en même temps. Avant il y avait, dans les moments découragés, toujours quelqu’un ou quelque chose qui survenait et devant qui faire fière figure et je faisais.
Je faisais toujours.
Je ne fais plus.
Je suis à présent plus petite que la dame à la capuche qu’on a appelée Vénus puisque tout nous ramenait aux antiquités classiques,
même les Magdaléniens et les Pyrénéens. Je suis enfermée avec des animaux chassés et leurs chasseurs qui vacillent, les lignes vacillent, l’encre végétale sur la pierre vacille, les siècles, ce qu’est l’Histoire, nos années, celles de Bernadette, vacillent, celles où attendre la fin du monde sous réchauffements climatiques. Avec tout ça je suis enfermée, pas vraiment seule : m’accompagne la mauvaise conscience ou pire encore, la malfaçon dans le travail, les travaux.
Plus, la peur.
La même peur tremble chez les bêtes qui ont été chassées et vont l’être de nouveau sur les murs de la grotte.
Nous tremblons.
Nous sommes devant le coup de.
C’est peut-être une anesthésie générale qui va nous emporter.
L’anesthésie commence.
Je n’ai plus besoin de faire la fière figure. Je mange l’intérieur de mes joues. Mon visage mesure un ou deux centimètres sur un ou deux. Quand tu vois les grandes bêtes chanceler, tomber sous leur poids de mammouths et bisons et gnous, quelque chose comme ça, tu le sais, la vie ne tient pas ou pas bien ou pas seule, ça se brise n’importe où, aux genoux, à la taille, au moral, le miracle va jusqu’au bout et ce n’est pas une chance, jusque-là on avait évité, tu vois bien que la grosse bête tombe de tout son haut, le ciel tombe avec elle et sur elle et sur toi, le soleil d’ouest parce que la soirée avance, la vie qu’il faut faire tenir et l’idée toute triste, dressée jusqu’à la fente où le soleil rougit maintenant, l’idée toute triste qui rivalise avec le guerrier du néolithique ou quelque chose comme ça qui a tué le bison et bande encore vers lui, une fois mort, sa flèche et son sexe, l’idée toute triste, c’est que les choses tombent à genoux, ne tiennent pas la route ou le coup, elles vont jusqu’au bout. Cette idée de miracle qui va jusqu’au bout me terrorisait dans la chambre ou l’infirmerie d’enfance. La mort viendrait, la première, puis une autre. Les rideaux tremblaient devant la fenêtre de ma chambre ou de l’infirmerie où veillait sœur Saint-François.









































