Safe
OGRE N°10 – Lucie Taïeb
Une femme se réveille seule dans une pièce blanche et close, une autre marche dans la lande bordant une falaise, tentant d’éviter l’homme qui vient vers elle, une autre enfin est placée en quarantaine, atteinte d’une syphilis étrange. Dans son premier roman, Safe, Lucie Taïeb met en scène une ou plusieurs femmes, selon la lecture que l’on choisira de faire, aux prises avec une peur abstraite. Oscillant entre rêve et réalité, ou entre rêve et rêve, cette peur se déguise de diverses manières, la peur de l’autre, du dehors, du vide, elle pèse de tout son poids et nous tétanise. Cette peur n’a pas de nom, seulement des masques.
Que sommes-nous prêts à ignorer, à accepter, à sacrifier, pour vivre « en sécurité » ?
SAFE : être en sécurité, protégé, à l’abri. Fuir amis et famille à la recherche d’un lieu sûr, et ne pas le trouver. Attendre la guérison en quarantaine, alors qu’une épidémie de syphilis ravage la France, puis se lasser d'attendre. Trouver enfin l’endroit, parfaitement clos, parfaitement pur, où ne plus craindre aucune menace, mais être à la merci de ceux qui ont les clefs. Et savoir pour finir que la sauvagerie des rêves viendra seule contrer un désir de sécurité que rien ne peut combler, un désir devenu fou, qu’il vienne de ceux qui le subissent ou leur soit imposé par d’autres. Que cache un tel désir ? Et comment l’affronter ? Les personnages de SAFE, passagers clandestins entre rêve et réalité, ne cessent de lutter contre une force qui les écrase. Nul ne peut dire si l’issue qu’ils trouvent est une victoire ou une défaite, si la fuite, la quarantaine, les souvenirs mêmes, sont des refuges, des impasses, des prisons. Au passage : une héroïne aux visages changeants, une hache et une seringue, des corneilles, un renard, des hommes masqués, des sœurs complices, un avion sans pilote, quelques nuées d'enfants.
PRESSE
Blogs
« Rassurantes étrangetés », Bookalicious, 6 mai 2016
Il y a un peu de David Lynch dans ce roman dense, intense et incantatoire. On oscille en permanence entre poésie et narration, entre un rêve et un autre, guidé par la plume sûre et malicieuse de Lucie Taïeb, très à l’aise dans cet entre-deux mondes onirique.
« Safe« , par Emmanuèle Jawad, Libr-critique, le 17 mars 2016
Les sphères narratives de Lucie Taïeb agencent et diffusent au fil de leurs séquences des climats de peur, d’étrangeté et d’humour ; une forme de flottement instaure une confusion rêve/réel sur l’axe de l’imaginaire, structurant ainsi le récit et y associant la mémoire (filiale notamment), le surnaturel et la maladie, en référence au film Safe de Todd Haynes.
Surprenant, bouleversant sans aucun recours à un pathos trafiqué, courageusement poétique et politique au plus noble sens des termes, Safe est un grand roman, méticuleusement déroutant, et d’une lucidité indispensable.
Lucie Taïeb est à ma connaissance la première à se pencher vraiment, avec une redoutable lucidité poétique, sur la réception intime de cette peur diffusée à grande échelle, sur ses effets au plus profond – jusque dans nos rêves –, sur les séquelles potentielles que l’on est en droit d’imaginer, et sur les ébauches de lutte qu’il s’agirait de parvenir à imaginer en secret.
« Safe, Lucie Taïeb », par Eric Darsan
Safe est un roman qui tranche dans le réel, hache de pompier incendiaire qui fend, fracasse le calme apparent de la normalité quotidienne. De la réalité fragile et fragmentée. Qui aborde, saborde et saccage pour mieux traiter. Des matérialisations. Des peurs et des luttes. De la domination, du féminisme et de la langue. Du livre. De l'imagination à la typographie, quatre-vingt-sept haches figurées, imprimées.
« Lucie Taïeb, le livre du rêve (Safe) », par Jean-Philippe Cazier, Diacritik, 1er mars 2016
Safe de Lucie Taïeb a le poids des rêves profonds, ceux dont on sent bien qu’ils ne sont pas un simple divertissement de l’esprit, un rébus amusant pour qui demeure à l’abri sur les rives de la vie diurne. Les rêves les plus enfoncés dans la nuit sont de la pensée par laquelle l’ordre de la vie éveillée bascule dans un dehors sans ressemblance avec ce que le vivant du jour connaît. Est-on encore vivant quand on rêve – quand on rêve réellement, lorsque le rêve est devenu la seule réalité, celle de la pensée autant que du monde ?
« Dépérir est-il le contraire de périr ? », par Dominique Dussidour, Remue.net, 18 février 2016
Safe est le roman des refus réciproques : ce qui, du monde, se refuse et ce que, de ce monde, refuse la voix narratrice : être « normale », adaptée, en bonne santé (selon leurs critères, les critères des autres), être guérie (par eux). Et quand, par hypothèse, le mot safe se révèle être l’acronyme de SAge-FEmme, comment l’intégrer dans la remontée à la surface ?
Dans le roman de Lucie Taïeb, l’expérience de la dépossession de soi par le langage — quand le langage est pourtant le seul espoir — nous donne à comprendre, au plus près des mots, la façon dont le langage organise, désorganise, dans le meilleur des cas réorganise les relations tendues entre la polyphonie du dedans et l’unicité exigée par l’existence au-dehors.
Journaux
« Safe« , par Laurence Werner David, Secoussse, n° 19, 24 juin 2016
Ne jamais demeurer immobile, ne pas s’endormir : telle est la double hantise absolue, décrite dans la chute finale avec une acuité aussi inquiète que lumineuse, qui vient hachurer, corroder, puis polir la langue même qui l’a véhiculée jusqu’ici. Au cœur du dispositif du roman de Lucie Taïeb, les questions affleurent, violentes par moments, toujours vitales lorsqu’elles traduisent notre rapport à autrui.
« Briser la glace », par Bertrand Leclair, Le Monde, 21 avril 2016
Safe est le premier roman d’une poétesse et traductrice qui ne craint pas de dérouter son lecteur, sachant l’alpaguer d’une prose envoûtante.
« Safe, un premier roman qui se lit sans abri », par Alain Nicolas, L'Humanité, 11 février 2016
Il faut lire Safe comme les conspirateurs écoutent cette voix lunaire, s’accrocher à tout ce qui est saillant, et laisser le champ libre au rêve.
On l’aura compris, Safe n’est pas de ces romans qui se lisent sans que le lecteur y mette du sien. Pas de narration linéaire ni de parcours imposé. Pas d’abri, pas d’igloo. Pour autant, il ne demande pas un repérage en règle. Ce qui compte c’est la force avec laquelle sont posés scènes et méditations, images et rythmes, qui emportent toute défense et sonnent si juste dans leur irréalité même qu’on ne songe pas un instant à causer vraisemblance ou crédibilité. Avec Safe, Lucie Taïeb, qui vient de la poésie, entre dans le roman sans frapper, ou plutôt y fait une entrée fracassante.
Radios
Lucie Taïeb dans « Poésie et ainsi de suite », animée par Manou Farine, France Culture, 20 mai 2016
« Safe« , par Nicola, émission « Paludes », sur Radio Campus Lille (106,6 FM), le 8 mars 2016
Avec Safe, Lucie Taïeb signe une entrée fracassante dans le domaine romanesque, fracassante à coups de hache…
EXTRAIT
Je me taperais la tête contre les murs. Si j’étais moi je me taperais continuellement la tête contre les murs. Pas seulement la tête d’ailleurs. Je me taperais continuellement contre les murs (si). Je m’élancerais contre les murs pour qu’ils se fissurent. Je me cognerais incessamment contre tout mur visible ou invisible contre toute porte fermée que je préférerais tenter d’enfoncer plutôt que de l’ouvrir. J’irais en force. Je serais couverte de bleus. Je ne me ferais jamais vraiment mal mais si j’étais vraiment moi je me ferais vraiment mal. Je me briserais. Je détruirais mon propre cœur sauvage. J’arracherais mon propre cœur sauvage et ses multiples racines et liens de chair puis au réveil je constaterais qu’il est toujours en place. Alors, nous ferions l’amour et j’irais me baigner longuement. Je ferais en sorte de ne pas me réveiller. Je nagerais sous l’eau et je n’aurais pas besoin de remonter à la surface je me noierais et continuerais de nager. Comme certains poissons qui se camouflent j’irais sous le sable du fond des mers et on ne distinguerait plus mon corps. Puis je remonterais à la surface et nous mangerions des sardines grillées et des tomates fraîches. Mes cheveux seraient toujours mouillés je n’aurais pas un corps mais plusieurs, et nous ferions l’amour à chaque fois mais ce ne serait jamais ni toi, ni moi, mais plusieurs. Si j’étais moi nous serions plusieurs et nous nous tairions. Je me tairais. Quand je serai moi, je me tairai. J’aurai sans cesse ton goût en bouche et ne voudrai rien en dissiper.
Tu sais pourtant qu’on ne touche jamais le fond. Tout nous corrode et le chagrin plus puissamment que le reste, tes larmes et ton sel affadissent en même temps cette haine de toi qui suinte à chaque mot. Mais lorsque tu ne supportes plus cette eau tiède, tu vas au feu, à la sécheresse de l’île, aux sculptures de sel subtil, à la pureté volcanique, lave, au noir, à l’ombre sans nuance, au tranché, implacable, immédiat.
Tu vas au feu, au saccage, ton corps est ta seule arme, et cette hache dans tes mains, traversant le décor, déchirant les espaces, les remparts, toute protection, toute entrave, s’il y a une fureur, personne n’a intérêt à ce qu’elle se libère, s’il y a, à vivre, une extase, comme le goût du sang, une violence, elle se trouve de l’autre côté, elle se trouve où tu t’aventures. Aucun conte ne dira assez le danger réel qui menace ton monde : l’extinction de la rage, la soumission au principe de précaution, dormir comme une masse.









































