L'Orage et la loutre

OGRE N°6 – Lucien Ganiayre

Lucien Ganiayre

L'Orage et la Loutre

mardi 05 mai 2015

Taille : 140/185 mm – 224p. – 18€

ISBN : 979-10-93606-08-8

Dans un village du Périgord, après un étrange orage, un instituteur découvre que le monde qui l’entoure, ainsi que tous les êtres vivants, sont figés, immobiles comme si le temps s’était définitivement arrêté. Il suffit de les toucher pour qu’ils se réchauffent, reviennent à la vie, et, au bout d’une fraction de seconde, meurent et pourrissent. Livré à lui-même et évoluant en permanence sur une scène de théâtre dont les acteurs et le décor seraient aussi froids et fragiles que du verre, l’instituteur essaye dans un premier temps de mener une vie normale dans son village, et, tant bien que mal, de survivre à la folie qui le guette. Il décide finalement de rejoindre Paris à pieds pour tenter d’y retrouver son seul ami d’enfance. C’est en chemin qu’il rencontrera un autre être mouvant, une loutre, qu’il tentera d’apprivoiser…

Roman fantastique, mais également récit exaltant et cruel du voyage d’un homme laissé seul avec son esprit et ses souvenirs, L’Orage et la Loutre, écrit au sortir de la guerre, fut à sa publication qualifié de « dernier roman réaliste », en ce sens où est conféré une dignité aux activités les plus banales de la vie quotidienne (certes bouleversée par un événement surnaturel). Si on peut à bon droit y voir une allégorie de la guerre (il suffit de penser aux représentations cinématographiques – inédites à l’époque – de la solitude du soldat, évoluant au ralenti, sur un champ de bataille), L’Orage et la Loutre est avant tout une méditation profonde sur l’impossibilité de l’amour et du contact humain.

PRESSE

 

Blogs

 

« Lucien Ganiayre, L'Orage et la Loutre« , Jacques Louvain, 9 octobre 2018

 

L'orage et la loutre de Lucien Ganiayre est un roman rare par son étrangeté et la précision de sa construction. L'auscultation des corps livrés à tous les tumultes, proche d'un rapport de médecine légale, conduit le lecteur au bord de la suffocation. Les pages sur l'amitié taiseuse, forcément taiseuse, en opposition à l'amour forcément bavard avec ses serments sans cesse renouvelés, sont également d'une grande puissance.

« Chef-d'œuvre de la guerre et de la solitude », par Didier da Silva, Danses de travers, 16 juin 2015

 

Il raconte dans une langue à nulle autre pareille, d’une sensualité tragique, fiévreuse et lourde comme une eau noire, le long cauchemar halluciné que sera sa vie dans ce présent figé, sa quête désespérée (et d'un singulier homo-érotisme) d’un corps à étreindre sans le tuer, les bouleversements dont son propre corps, vu comme celui d'un autre, est le théâtre à ciel ouvert, au long de 229 pages poignantes et splendides dont les derniers mots vous arrachent le cœur.

« Lucien Ganiayre / L'Orage et la Loutre« , par Romain Verger, Membrane, 17 mai 2005

 

Un très grand roman, d’une puissance rare, où le fantastique et la poésie, portés par une langue d’une beauté sauvage et sensuelle, forment un alliage des plus singuliers et envoûtants.

 

« L'Orage et la Loutre – Lucien Ganiayre« , par Lucie, Un dernier livre avant la fin du monde, 12 mai 2015

 

L’auteur nous transporte dans cet autre monde effroyable et ne nous laisse jamais de répit, bouleversant nos sens et nos croyances. L’orage et la loutre est un récit fantastique il est vrai mais c’est avant tout le récit d’un homme qui se bat pour la vie et l’amour. (…) Certains passages sont de véritables monuments littéraires, et dire que Lucien Ganiayre n’a jamais pu être édité de son vivant ! (…) Un texte absolument superbe et unique !

 

« Peinture Fantastique de l'amour impossible et la solitude, dans un monde pétrifié », par Marianne Loing, Charybde 27 : le Blog, 12 avril 2015

 

Jean Des Bories, le narrateur, revient d’une partie de chasse avec sa chienne, par une journée exceptionnellement chaude de septembre 1935, tout au plaisir de sa chasse réussie et de l’évocation de son ami Marescot. Depuis l’adolescence, Jean idolâtre ce camarade aux origines et à la trajectoire brillante, et ses visites rares dans sa petite ville du Périgord le comblent de bonheur.

Tandis que la chaleur s’intensifie et que des nuages d’orage s’amoncellent dans le ciel lourd, Jean découvre une source étrange, dont l’eau fraîche est d’une légèreté invraisemblable. Il ne résiste pas à la tentation d’y plonger pour se rafraîchir. Lorsqu’il émerge de cette source dans laquelle il a entièrement plongé malgré son étrangeté, l’air est devenu glacial, le monde a basculé.

Méditation poignante sur la solitude, la souffrance de l’homme qui broie ce qu’il voudrait aimer, son incapacité à conserver la vie, même devenue si rare, L’orage et la loutre est un récit énigmatique comme un cauchemar somptueux, et une grande leçon d’écriture par un homme qui ne parvint pas à être publié de son vivant. 

 

Journaux

 

« Lorsque le temps s'arrête », par Steven Sampson, La Nouvelle Quinzaine Littéraire, 15 septembre 2015

 

Lucien Ganiayre, comme Keats, érige en héros un élément éphémère et insaisissable, réputé immortel et pourtant qu'il dompte par sa plume : le temps

 

« Arrêt sur image », par Didier Garcia, Le Matricule des Anges, 12 juillet 2015

 

[L]e tour de force de Ganiayre est de faire admettre l'inadmissible (…). S'il a l'art d'enfermer son lecteur à l'intérieur d'un monde improbable, dans une langue que rehaussent volontiers de subtiles colorations poétiques, Ganiayre a aussi celui de créer une intrigue oppressante (qui pousse à aller de l'avant) : à chaque page on espère que Jean va s'en sortir et que le sortilège qui régente sa vie va s'effacer de lui-même.

 

« L’Orage et la loutre, étreintes mortelles au cœur de l’immobile« , par Louise de Crisnay, Cahier Livre de Libération, 3 juin 2015

 

Un grand romancier est peut-être un mathématicien qui s’ignore. Son esprit ressemble à un tableau illisible couvert d’intuitions invérifiables, d’hypothèses contradictoires et de formules incomplètes. Tout ce qu’il cherche, au fond, c’est un axiome à partir duquel sa folie pourrait enfin couler de source.

L’Orage et la loutre est un roman fantastique, où le surnaturel perd incidemment son préfixe quasiment à chaque ligne. Surtout dans ces scènes stupéfiantes, qui sont comme des arrêts sur image, des tableaux de rues, de paysages, d’intérieurs, remplis de silhouettes pétrifiées, saisies exactement à mi-chemin entre la vie et la mort, le mouvement et l’immobilité, où le style arrive à un tel point d’équilibre entre la banalité la plus triviale et l’étrangeté la plus absolue qu’il devient impossible de discerner, du monde, de l’auteur ou du lecteur, lequel des trois est le plus fêlé.

Pour le reste (la loutre, etc.), disons juste qu’est balayé ce vieil adage selon lequel l’amitié est une base arrière imprenable et l’amour un perpétuel champ de bataille. Qui ne sait qu’une grande amitié est infiniment plus cruelle, ne serait-ce que parce qu’elle porte fatalement en elle le poids d’un amour interdit ?

Notes éparses à l’intention de ceux qui, parmi les lecteurs de L’Orage et La Loutre, voudraient s’exercer à une forme d’archéologie littéraire. 

 

Nous ne savons que peu de chose à propos de Lucien Ganiayre et de son roman L’Orage et la Loutre. Voici ce que ces enfants nous ont permis de découvrir. 

Lucien est né en 1910 à Lussas et Nontronneau (Dordogne). Ses parents étant décédés alors qu’il était très jeune, il est élevé par une tante et des grands-parents instituteurs dans différents villages de Dordogne, Montravel, Velines, Saint-Nexans (qui lui inspirera son pseudonyme d’écrivain et de comédien). 

Il fait des études d’anglais à Bordeaux, tout en étant « pion », mais est plus attiré par l’écriture et le théâtre. 

En 1933, il envoie un poème en réponse à une enquête de la N.R.F., il est publié dans la revue et rencontre Jean Paulhan. 

Nous avons retrouvé l’introduction de ce poème qui nous montre quel genre de jeune homme était Lucien : 

 

Lettre d’accompagnement au poème publié par la N.R.F. en 1933 : 

 

Lucien Saint-Nexans

Étudiant d’anglais, 

22 ans. 

 

J’ai lu, il y a quelques temps, l’annonce de votre enquête dans la N.R.F. J’ai alors rassemblé quelques feuilles froissées, exhumées des poches de vieux habits. J’ai recopié ces vers et à tout hasard je vous les envoie, car, si j’ai bien compris, le but de votre enquête est, non pas de découvrir un génie poétique ignoré, mais de constater le sort de la poésie en France de nos jours. J’attends avec intérêt le résultat de cette initiative et je suis curieux de savoir si quelques-uns de mes amis vous enverront leurs poèmes. Leurs poèmes que je n’ai jamais lus mais dont je sais l’existence soigneusement cachée par pudeur ou par sottise. C’est une chose très curieuse que cette dissimulation des seuls sentiments qui pourraient nous faire honneur à nous les jeunes gens qui sommes si sévèrement jugés.  J’ai souvent rêvé d’être introduit dans un de ces cénacles si sympathiques qui existaient au siècle dernier et existent peut-être encore à Paris, ou des jeunes gens se réunissaient pour échanger leurs enthousiasmes littéraires. 

 

Je vous envoie ces quelques poèmes. Je n’ai aucune idée de ce qu’ils peuvent valoir. Je ne les ai lus à personne. Parfois, au hasard d’une solitude accidentelle, un élan m’entraîne à griffonner quelques vers sur un sentiment qui m’occupe. 

Je ne serai jamais un grand poète. Je n’en ai ni l’espoir, ni, hélas, l’ambition. Et surtout, surtout, je ne parviens pas à trouver ma personnalité. J’aime trop de choses. J’aime tout. Toute la vie, la vie multiple, vivante, brève. J’aime le sport, la lecture, le flirt, l’amitié, j’aime le farniente et le travail. Ce qu’il y a de plus difficile au monde, c’est de choisir. Je ne sais ce que je préfère d’une randonnée en auto avec de joyeux compagnons ou d’une journée passée avec un livre de Giraudoux. Je dis Giraudoux. J’aurais pu dire Proust ou Mauriac ou Balzac. Je me désespère de mon manque de personnalité. 

Peut-on vraiment s’appeler un poète lorsqu’on prend tant de plaisir à fréquenter les dancings ? Peut-on oser aimer le Cimetière Marin, lorsque l’on éprouve une réelle joie à voir un film même médiocre ? 

Mais je serais parfaitement heureux, sans ces sortes de crises, de plus en plus fréquentes ou je me trouve si désemparé si incomplet. À ces moments je n’aime rien. Rien ne m’émeut, ne me fait envie. Tout me paraît difficile, impossible, tout est flou et lointain, je n’ai plus de désirs. Je suis incomplet même dans mon désespoir. Si je reste seul, mes pensées tombent vite dans un gouffre sans fond ni échos, intolérable. Si je vie la vie quotidienne, présente, minutieuse, j’entends crier un remords. Le remords de gâcher quelque chose, l’humiliation d’être étroit, bas, animal, le remords de détruire stupidement de la beauté. Mais quelle beauté ? 

Je ne sais à qui j’envoie ces confidences et cet anonymat seul me décide à les écrire. Elles sont gauches, ce sont les premières.

 

En 1939, il se marie et abandonne le théâtre pour un métier plus stable : inspecteur d’assurance dans la région Aquitaine. 

Mobilisé en 1939, il devient interprète dans un régiment écossais. Drôle de guerre, débâcle, retour à Agen. Sombre période de l’occupation pendant laquelle il écrit beaucoup : poèmes, courtes pièces de théâtre, nouvelles sur la guerre et une ébauche de L’Orage et La Loutre

En 1946, il envoie le manuscrit à divers éditeurs sans succès. 

La réponse de Jean Blanzat que nous reproduisons ici est non seulement savoureuse, mais semble raisonner tout particulièrement avec les raisons qui ont motivé la réédition de ce texte : 

 

Lettre de Jean Blanzat des Editions Grasset pour signifier le refus de son manuscrit à Lucien Ganiayre (19 août 1946). 

 

 

Éditions Bernard Grasset

Société anonyme au capital de 3.800.000 francs

61 rue des saints-pères-6e


 

Paris, le 19 Août 1946

Monsieur Lucien Ganiayre

81, rue de Sevin,  

Agen (Lot-&-Garonne)

 

Cher Monsieur, 

Je m’excuse d’avoir quelque peu tardé à vous répondre. Je rentre d’un petit voyage, en Limousin, précisément. J’ai fait lire et ensuite j’ai lu votre livre. C’est une œuvre vraiment étrange, d’une originalité authentique et spontanée. Beaucoup de romans aujourd’hui utilisent d’une façon analogue les ressources du fantastique ; mais presque toujours on y sent des influences littéraires : surréalisme, néoromantisme, imitation de Kafka ou de Faulkner. Votre roman au contraire est naturel et direct dans l’étrange et ce n’est pas, dans mon esprit, un mince compliment. 

Du point de vue de la maison Grasset, où je suis bien obligé de me placer, je ne peux malheureusement vous dire qu’une seule chose. Nous ne pouvons pas éditer ce livre qui est extrêmement différent de ce que nous publions d’habitude. Il risquerait de déconcerter inutilement un public qui a une certaine exigence de la qualité mais qui n’a jamais été « d’avant-garde ».  Pour peu que vous connaissiez notre catalogue, vous conviendrez de la portée de cet argument et vous ne douterez pas de sa sincérité. J’espère bien qu’un jour il nous sera possible d’élargir notre registre ; je sais bien qu’il y a un péril dans une fidélité trop étroite à une tradition, surtout lorsque cette tradition se fonde sur des préoccupations commerciales. Mais alors j’espère que nous créerons une collection d’ouvrages avec des tirages restreints et une présentation particulière qui exclura les malentendus. Si cela se fait un jour et que votre « Maître d’École » ne soit pas casé, je me permettrais de vous le redemander et nous reverrons la question. 

Car même du point de vue purement littéraire, il me semble que la question est à revoir. On vous lit avec « un sentiment de gêne et d’agacement » que vous semblez avoir prévu. Si j’essaye de me demander pourquoi voici d’abord ce que je trouve. 

La fiction de votre homme foudroyé est à la fois un peu fragile et un peu facile. Fragile parce qu’elle n’explique pas ou trop timidement les divagations de Jean des Bories et facile parce qu’elle donne trop de champ à l’imagination. Je crois que dans le domaine du fantastique, il faut être prisonnier de certaines conventions à partir du quoi il doit y avoir un enchaînement rigoureux (c’est le cas pour Swift aussi bien que pour Kafka). Vous donnez l’impression d’être trop libre dans votre propre domaine. Il arrive à votre personnage trop de choses surprenantes et à tout moment vous restez son maître absolu. Pour un peu on vous reprocherait d’être gratuit et arbitraire. Vous n’encourez pas tout à fait ce reproche parce qu’on sent l’unité de l’inspiration. Elle tient à un sentiment très puissant de la solitude de l’homme, de l’impasse de sa destinée, de sa cruauté, et du secours qu’il trouve dans les choses naturelles. Mais, sans doute cela reste trop caché. Il a d’autre part deux thèmes dans votre livre : celui de la Loutre (accessoirement repris dans l’épisode de Jeanne) et celui de l’amitié. Ils se rejoignent en conclusion dans l’échec, mais ils sont au départ très différents ; d’où un certain manque d’unité de l’ouvrage. Enfin, vous êtes un peu gêné par le thème de l’amitié et vous le commencez dans le domaine de la réalité. Les pages sur les années de collège bonnes en elles-mêmes, et qui ont été préférées par vos autres lecteurs, font tache dans le récit et montrent une hésitation dont vous n’êtes pas tout à fait exempt par la suite. 

Enfin et surtout le second terme, le spirituel, n’est pas toujours apparent dans votre allégorie et on se demande parfois ce que vous avez voulu dire. 

Je m’excuse, cher Monsieur, de cette longue lettre. J’espère et je souhaite qu’elle ne vous chagrine point. Votre échec ici est de ceux qu’on peut dire sans mensonges plus honorable que la moyenne des réussites. Si je me suis mal expliqué, ou si vous avez besoin d’éclaircissements, croyez-moi, je vous prie, tout à votre service. 

 

Jean Blanzat, 

 

P.S. : Il y a peut-être un peu trop d’adjectifs dans votre style. Comme nous le faisons d’habitude, je vous renvoie vos deux manuscrits par paquet poste recommandé. 

 

C’est l’époque de la Libération, compagnon de route des communistes, il fonde à Agen un Ciné-club où il invite de prestigieux conférenciers. 

1947, il perd son emploie suite à la création de la Sécurité Sociale, pour laquelle il avait milité. Quelques années de galère mais il continue à écrire et, dans les années 50, il réalise notamment une adaptation de L’Orage et La Loutre pour la jeunesse. Sans résultat. Il renonce à l’écriture et s’installe en 1953 à Périgueux où il occupe un poste d’agent d’assurances. 

Il meurt en février 1966, atteint d’un cancer inopérable. 

En 1972, sa femme envoie son manuscrit à plusieurs éditeurs. Réponde positive du Seuil, de Denis Roche. Le livre paraît en 1973. 

Le livre semble avoir reçu un bon accueil de la presse. Impossible d’en trouver la trace. Il est pourtant traduit en tchèque par Michaela Jurovskà et paraît aux Éditions Tartan en 1979. Cette édition est précieuse parce qu’elle recense diverses critiques du livre paru dans la presse française, traduit en tchèque, que nous avons très librement retraduits en français.

 

« Les thèmes de la solitude, de l’amitié et de l’amour, du temps et de la mort sont magnifiquement explorés à travers le récit des angoisses du héros de ce roman, un improbable survivant. » 

Revue des livres nouveaux

 

« L’Orage et La Loutre est un livre rare dans la littérature. Cette œuvre nous parle de la nature d’une manière onirique, et, par endroit, étonnamment frénétique. Un roman magistral dans lequel résonne la symphonie du silence et du sommeil. » 

France-Soir

 

« Il arrive toujours un moment où il devient impossible d’expliquer rationnellement ce qui arrive au narrateur du roman, mais pour peu qu’on s’y essaye, il en ressort que le héros est avant tout marqué au cœur par son pénible pèlerinage. Peu importe qu’il s’agisse d’un rêve ou d’une hallucination, nous ne le saurons jamais, mais nous resterons captifs d’un roman où l’expérience de la survie est inscrite en lettres de feu. » 

Horizon du fantastique

 

« Les magnifiques pages de L’Orage et La Loutre nous plongent dans une histoire qui interroge la solitude du corps et, finalement, le discours lui-même. Le narrateur, comme Robinson Crusoé, abandonné sur une île, prisonnier d’une vie rudimentaire ralentie par le silence et l’inaction, redécouvre progressivement toute la puissance des mots. »

Les nouvelles littéraires

 

« Jean n’est pas seulement en train de survivre dans un monde où, seul, il est resté en vie, mais il confronte les convulsions d’une nature solidifiée et la rigidité du corps à ce qui dans son passé compte vraiment : l’amour pour son ami d’enfance… Ce livre merveilleusement actuel est plus une parabole qu’une fable morale – Celle de notre inlassable quête de paix. » 

Bibliothèque pour tous

 

 

En janvier 2014, la compagne du petit fils de Lucien Ganiayre, nous contacte à titre amical dans l’espoir de trouver une solution à moindre frais pour imprimer en quelques exemplaires L’Orage et La Loutre afin de le diffuser dans le cercle familial. En bons Ogres curieux nous demandons à voir le texte avant de la conseiller et quelques jours plus tard la décision était prise de le rééditer. 

EXTRAIT

 

Sentant l’orage proche et jugeant qu’il valait mieux ne pas m’attarder, j’ai décidé de sortir de l’eau, de me sécher avec des bouchons d’herbe et de me rhabiller. Mais avant, pour bien profiter de mon bain, je me suis accroupi, plongeant ma tête sous l’eau. La fraîcheur de la source m’est entrée dans les oreilles, dans le nez, caressant mon crâne sous mes cheveux qui se soulevaient doucement. J’ai ouvert les yeux et j’ai regardé mes jambes pâles et les petites bulles qui restaient prises, comiquement, dans mes poils. Je pouvais, sans aucun effort, dans cette eau légère, chasser l’air de mes poumons par la bouche et le nez. J’ai barboté ainsi quelques secondes, puis j’ai levé la tête hors de l’eau.

J’ai alors éprouvé une sorte d’étourdissement violent, comme si je m’étais heurté le front. J’ai aspiré une longue bouffée d’air et cet air m’a glacé la gorge et les poumons. Je me suis agrippé des deux mains au rebord de glaise. Je me suis soulevé de toute la force de mes poignets. En rampant, j’ai réussi à m’arracher à la source qui tout à coup paraissait aspirer mon corps avec une force extraordinaire. Je me suis allongé contre les buissons. J’avais un voile de sang devant les yeux. J’entendais un grand battement sourd, régulier, comme le bruit d’une pompe géante. Je me suis mis à trembler de froid. Il me semblait que l’air, soudainement, était devenu glacé. Un éternuement m’a secoué tout entier, puis un autre, puis un autre encore. C’était comme un spasme violent qui tordait ma poitrine, montait à ma gorge, à mon nez, sous mon front, puis se défaisait dans une détente brutale. Tout mon corps était soulevé, puis jeté durement contre le sol.

Un sang chaud a coulé de mes narines. En même temps, j’ai entendu des cris dans le vallon à des distances différentes. C’était comme si de grands animaux, postés dans les bois environnants, aboyaient et rugissaient. Et sans cesse retentissaient des coups, espacés deux à deux, qui sonnaient comme une cloche ou une pompe. Je me sentais faible comme un mourant et j’ai cru que j’allais mourir. Cependant, ma pensée était restée claire et me parlait très calmement, très nettement. « C’est cette eau, sans doute, qui m’a fait mal. Une congestion… ou un empoisonnement… Je saigne du nez, on dit que c’est bon signe… Je vais aller mieux… Il faut que je me rhabille, vite… Quels sont ces bruits ? Quel est ce grand bruit régulier ? On dirait un bélier d’eau ou un cœur énorme, gros comme une maison… Il fait froid… » Je me suis soulevé sans trop de peine et, avançant sur les mains et les genoux, j’ai atteint mes habits que j’avais jetés en tas, au pied du figuier. J’ai respiré deux ou trois fois à pleins poumons. Ce qui surtout m’effrayait, c’étaient ces bruits violents que j’entendais de tous côtés. Et j’étais transi de froid. Je claquais des dents. J’ai saisi mon pantalon de velours. Avec effort, je l’ai plié et roulé en un gros tampon et je me suis frotté la poitrine et le ventre à deux mains, aussi fort et aussi vite que j’ai pu. Mes doigts étaient rouges comme en hiver et mes poings tout gercés. J’ai levé la tête pour essayer d’apercevoir le ciel à travers la voûte de broussailles. Je n’ai vu qu’une lueur jaunâtre.

Je tremblais violemment, sans arrêt. Je me suis habillé aussi vite que j’ai pu et j’ai boutonné ma vareuse en remontant mon col, comme en plein hiver. Aussitôt après, mon malaise a diminué. Mais j’avais encore si froid que j’ai plongé mes mains dans mes poches. J’ai senti sous mes doigts mon flacon d’alcool de menthe. Mes doigts étaient si gourds que j’ai brisé le bouchon de verre en l’ôtant. J’ai bu une gorgée de cet alcool puissant qui m’a brûlé la langue et le palais et j’ai ressenti une agréable chaleur à la poitrine.

J’étais assis, adossé au tronc du figuier. Je suis resté un moment sans bouger. J’avais peur de mourir tout seul dans cette combe. Les bruits effrayants avaient cessé, sauf celui du cœur immense qui battait dans le vallon. En même temps, je sentais autour de moi un silence vertigineux. Et, dans ce silence, j’ai entendu une voix claire, une voix de femme ou de jeune garçon parlant avec un accent monotone, rapide et sans les inflexions de chez nous. Elle disait : « Si tu meurs aujourd’hui, tu ne reverras pas Marescot… Si tu meurs aujourd’hui, tu ne reverras pas ton ami… »

Je reconnaissais peu à peu cette voix. J’ai fermé les yeux, et sans bouger, pour la première fois de ma vie, avec attention, j’ai écouté ma pensée, surpris par cet accent si neutre et si rapide. Il me semblait entendre un étranger. « Il arrivera le 2… Ne sois pas malade, Jean… Jean Des Bories, ne sois pas malade pour le 2… Ne m’écoute pas… Écoute-moi… Ne m’écoute pas… Écoute. » Et la voix claire a dit tout à coup, très vite et très bas : « Rita… Où est Rita ? » Je me suis alors penché vers le buisson, à l’endroit où se voyaient les marques fraîches de son passage. J’ai appelé Rita, deux fois… J’ai seulement cru l’appeler, car c’était encore la voix claire qui avait crié pour moi, deux fois. Et je n’avais pas ouvert la bouche. Alors, j’ai arrangé ma langue, mes lèvres, mes dents et mon souffle, pour lancer le nom de ma chienne. Et soudain, j’ai entendu, devant moi, une voix énorme prononcer le nom de Rita avec une telle puissance que j’en fus assourdi. Ce cri gigantesque vint tout droit sur moi, me heurta, m’enveloppa de tous côtés, s’éloigna, revint encore et me parut se déchiqueter lentement avant de se dissiper dans le silence. Il me semblait que le monde entier, d’une seule voix, avait crié mille et mille fois ce petit nom de bête. Et je n’ai plus rien entendu que le bruit inlassable de ce bélier sonnant dans le vallon et la voix claire que j’écoutais à peine et qui disait, très vite : « Appelle au secours, Jean… Appelle au secours… » Ce qui me stupéfiait, surtout, c’était l’absence de soleil et de chaleur. Alors que peu de minutes avant je suffoquais dans le feu de l’orage approchant, maintenant je croyais vivre une matinée glacée de décembre. J’ai senti de nouveau le sang chatouiller mon nez et me couler chaudement dans la gorge. J’ai craché et je me suis essuyé la bouche d’un revers de main. Une violente odeur de chair et de sel m’est montée à la tête. J’ai reconnu l’odeur de mon sang. Mais cette odeur était puissante, comme si j’avais enfoui mon visage dans le ventre d’un renard ou d’un lièvre fraîchement dépouillés. Et en même temps, je me suis aperçu que je ne sentais pas l’odeur de l’air, ni l’odeur des buissons, ni celle de la terre, ni celle de mes habits encore trempés de sueur. Ou plutôt, ce que j’ai compris, d’un seul coup, tandis que le goût de mon propre sang m’étourdissait, c’est que plus rien autour de moi n’avait d’odeur. C’était comme si les feuilles vertes, les touffes de clématites, le terreau noir et toutes les choses vivantes qui m’entouraient avaient été brusquement stérilisées. Cette certitude m’a fait si mal que j’ai fermé les yeux et que mes deux mains se sont serrées contre ma poitrine.

J’ai regardé autour de moi et j’ai arraché vivement deux ou trois baies de prunellier. J’ai porté à ma bouche ces petits fruits bleus, si âcres que le seul souvenir de leur âcreté me fit grimacer lorsqu’ils touchèrent mes lèvres. Je les ai fait craquer sous mes dents pour sentir, ce que je savais d’avance, qu’ils avaient perdu toute saveur. Et je n’eus dans la bouche qu’une pulpe morte et insipide que je crachai en frissonnant de dégoût et de peur. Et ce fut de peur aussi que je sursautai en rencontrant soudain, juste à hauteur de mes yeux, le regard brillant d’un gros merle noir posé à toucher mon visage sur une tige de clématite. J’ai reculé d’un pas et j’ai fixé cet oiseau vivant qui gardait une immobilité de mort. Ses pattes étaient repliées sous son ventre, ses ailes étaient ouvertes à demi, sa tête était tendue vers moi. Ses yeux luisants étaient d’une fixité absolue. Il me fit penser d’abord à un oiseau fasciné par le serpent, mais ses plumes vivantes n’avaient aucun frémissement. J’ai approché ma main, lentement, de cette petite bête dont l’immobilité m’épouvantait. Comme mon doigt l’effleurait, il bascula sur la mince tige où il était posé. Je le saisis délicatement. Il était lourd et froid comme un oiseau mort. Et cependant tout son petit corps contenait de la vie. Je ne sentais pas cette vie sous mes doigts qui le palpaient, mais mes yeux la voyaient. Inerte et raidi comme un oiseau empaillé, il était pourtant tout enduit du brillant et de l’humidité d’une vie intense. J’enfonçai mes doigts avec précaution sous son plumage dru et résistant. Je ne sentis aucun battement, aucun frémissement sous sa peau froide. Et voyant que ses petites serres étaient non pas molles et détendues comme celles d’un oiseau mort, mais fermes et à demi recourbées comme celles d’un oiseau perché solidement sur sa branche, j’ai ressenti une horreur soudaine à le tenir dans mes mains et je l’ai lâché brusquement. L’oiseau tomba à mes pieds, exactement sur mes pieds, heurtant le bout d’une de mes chaussures de chasse. J’ai eu un mouvement nerveux de la jambe pour l’écarter et il a roulé sous ma semelle. À ce moment, il m’a semblé entendre un cri. Mais je n’ai pas cherché d’où provenait ce cri, car il s’était confondu avec de grands bruits éclatant de toutes parts. Je suis resté immobile. Les bruits se sont affaiblis et se sont tus ; sauf celui du grand bélier qui battait toujours dans le silence.

J’étais debout dans cette espèce d’étroite cage que formait l’entrelacs des buissons. « Sors de cette cage, a dit la voix claire. Va… échappe-toi, Jean… Allons, va… va… voir plus loin… » Mais j’avais peur de me retrouver à l’air libre.