Data transport
OGRE N°5 – Mathieu Brosseau
Data Transport
mardi 05 mai 2015
Taille : 14//18,5 mm – 230p. – 16€
ISBN : 979-10-93606-10-1
Quand M. est un beau jour repêché par un cargo en pleine mer, ni lui ni personne ne sait qui il est, ni ce qui l’a mené ici. Muet et amnésique, il trouve un emploi dans un service de courriers non adressés à la poste et semble progressivement recouvrer la mémoire ainsi que le langage par l'intermédiaire des lettres qu'il lit et classe toute la journée. Cette découverte de lui-même, de son histoire, celle d’un être confronté à la difficulté d’incarner à la fois son corps et son verbe, et condamné dès sa naissance à une mystérieuse seconde de retard, va le mener jusqu'à la source de ses crimes – réels ou illusoires – et de sa propre disparition.
Dans un univers éthéré et poétique, et avec une précision poétique chirurgicale, Mathieu Brosseau interroge dans Data Transport ce que la langue fait au corps. Comment reprendre corps, mémoire et langue ? Comment distinguer ce qui, dans cette reconquête de la langue et de la mémoire, appartient à l’identité ou aux lettres que lit M., sorte de Bartleby qui serait passé de l’autre côté du miroir.
LA PRESSE
« Traversée. Dans quels états le « je » erre-t-il ? », par Marianne Dautrey, Le Monde des Livres, 18 juin 2015 : À travers le récit d’un homme qui perd son langage et son histoire, puis reconquiert mémoire et parole en empruntant les mots des autres, placés au rebut, le roman semble demander qui, du langage ou de la réalité, fait le monde et le sujet. Si les objets parlent, les mots prennent corps eux aussi. La question des causes premières ne suscite aucune réponse mais un tourbillon logique qui dévore son propre texte et son héros au lieu même de leur naissance. Data Transport est le roman d'une spéculation poétique parfaitement jubilatoire.
« Papiers d'identité », par Chloé Brendlé, Le Matricule des Anges, 12 juillet 2007 : Premier roman d'un poète, Data Transport joue des genres littéraires et des mots ordinaires pour dire le besoin, intime, collectif, de douter et de se dérober. […] Si le « nous » est devenu impossible, le « on » irresponsable, le « je » trop ambitieux, le « il » et la fiction restent peut-être le plus sûr détour pour raconter l'histoire vraie d'un homme qui rêve et ne disparaît pas tout à fait, et faire au passage l'autobiographie de tout le monde. Il est grand temps, avec humour et maladresse, de se baigner dans le poème, et de retirer son couvre-chef.
« Les lettres naufragées et l'écrivain sauvé des eaux », par Alain Nicolas, L'Humanité, 9 juillet 2015 : Data Transport demande au lecteur de faire un pas vers une aventure au cœur du langage, mais aussi un monde terriblement incarné, où les objets, les corps, les amours mêmes sont d'autant plus présents qu'il est difficile de les dire. Venu de la poésie, Mathieu Brosseau fait mieux que « passer au roman », il réalise un projet ancestral, unir roman et poésie.
« N'habite pas à l'adresse indiquée », par Natacha Andriamirado, La Nouvelle Quinzaine Littéraire, 15 juillet 2015 : Ecrire à partir de quoi ? A qui ? Pour quoi ? Pour qui ? C'est le sujet même de ce splendide roman/poème qui ouvre, grâce à des associations d'idées défiant toute logique, à la dimension illusoire de toute vérité. (…) Data Transport est un livre heureux, où écrire et lire procèdent de la même ambition créatrice : l'attachement à ce monde, fût-il de cendres.
EN PARLE
« Data Transport (Mathieu Brosseau)« , par Lucien Raphmaj, Latérature, le 13 janvier 2018 : Il y a dans les pages de Data transport des pages que l’on pourrait arracher, non pas parce qu’elles seraient « élevées à la puissance du ciel étoilé » comme le rêvaient Mallarmé et Valéry, non, des pages dont les mots se défont pour laisser la nuit se faire. Des images qui s’endorment et veillent en nous.
« Notes de lecture : Data Transport », par Hugues Robert, Charybde 27 : le Blog, 30 octobre 2015 : Rarement un personnage de roman aura vu peser sur lui, qui se voudrait toute insignifiance et légèreté, de telles responsabilités : déchiffrer la trame du réel, saisir la béance des interstices qui sont la substance des rêves, réinventer le langage qui puisse convenir au monde et à soi.
« Data Transport », par Jean-Philippe Cazier, blog Mediapart, 16 juin 2015 : Le récit ne cesse de se disséminer, de fuir. C’est finalement le livre lui-même qui est inséparable d’un mouvement de dissémination, c’est d’abord cette dissémination, ce mouvement répété de fuite qui constitue le livre. D’où son étrangeté, le fait que le roman se déplace sans cesse, évite tout sol trop fixe, tout genre arrêté, toute signification dernière, toute « fin de l’histoire ».
« Mathieu Brosseau – Data Transport », par Philippe Di Meo, Poezibao, 12 juin 2015 : Bavard impénitent, enclin à l’abstraction. Non sans logique, une autre logique, M. dégoise de choses essentielles : du temps, du tout et du rien. Du mouvement cosmique, surtout. En se gardant bien d’enfiler les oripeaux usés jusqu’à la trame du romanesque. Un discours subtil que le sien se prévalant de l’étymologie ou, encore, de la paronomase pour se reproduire, de volute en volute. Mais qu’on y prenne garde, ce tout plural est solidaire. Muybridge, le chronophotographe dûment cité, fédère symboliquement et un tant soit peu clandestinement toutes les miettes.
« Mathieu Brosseau, Data Transport », par Romain Verger, Membrane, 10 juin 2015 : Connu jusqu’ici pour sa poésie, Mathieu Brosseau signe avec Data Transport son premier roman, un texte très personnel, de transition, qui s'essaie au genre tout en se jouant de lui, maintenant tout du long en tension récit et poésie. Il serait bien sûr idiot de vouloir réduire M. – personnage-initiale tout en esquisse et en esquive – à un double autobiographique de l'auteur, mais la trajectoire de M., de sa naissance à sa vaporisation, est bien celle d'un poète, d'une figure se construisant dans et par les mots, dans un environnement de lettres, entendues dans les deux sens du terme : signes et correspondance. Au fil du récit et de la formation du personnage, une vocation se dessine, fruit d'une interaction poétique et sensible avec le monde, faite de porosité maladive et de mimétisme. […] Data Transport est la biofiction poétique d'un fascinant ectoplasme.
« Mathieu Brosseau – Data Transport », par Fabrice Thumerel, Libr-Critique, 21 mai 2015 : M comme mer, méduse, méditation… M comme Mathieu ? Non, pas vraiment, ou alors son double – dont la voix n’est pas sans rappeler celle des proses poétiques, et en particulier La Confusion de Faust, UNS et Ici dans ça. Nulle autofiction ici : Toutes les histoires privées sont dégueulasses à raconter.
« Naître avec une seconde de retard », par Natacha Margotteau, nonfiction.fr, 23 mai 2015 : Lire ce roman, c’est prendre le risque de la dissolution, celle du récit, celle de son personnage et peut-être même de la sienne. Puisque le narrateur précise que les commentaires ont de tels effets corrosifs sur M qu’ils accentuent dangereusement sa porosité, et qu’il vous invite dans le même temps à regarder par la fenêtre le temps du récit se fondre, perdre sa lucidité.
« La Fin de la fin signe le retour du réel« , par Pierre Ménard, Liminaire, 14 mai 2005 : Data Transport est l’histoire de cette échappatoire, de cette absence et de ce manque salvateurs, et c’est la force et la belle réussite de ce texte poétique de Mathieu Brosseau qui parvient avec intensité, dans un travail subtil de la matière même de la langue, tout en écarts et tensions, à nous entraîner dans le récit de cette quête faite de folie et de fulgurance, pour retrouver le langage.
« Ce qui fait communauté réside dans notre commune subjectivité…« , entretien entre Mathieu Brosseau et Armand Dupuy, Remue.net, 13 mai 2015 : Dans Data Transport, qui est là un roman, j’ai composé une fable dont l’histoire, qui n’est pas la mienne, tente de dire des choses qui la dépassent. Une histoire dont la structure fait état d’une vision du monde mais qui reste perplexe. Dans ce roman, je mets en scène un personnage né avec une malheureuse seconde de retard et qui, à l’instar du lapin d’Alice, va tenter de courir après celle-ci. Cette seconde en moins aura des conséquences majeures et décisives sur la suite de son existence.
Il est clair que tu retrouveras des motifs proches dans Ici dans ça, motifs qui me hantent et sont le nerf de mon travail d’écrivain, comme l’identité, le temps, la disparition, le signe, le désir, la mémoire, etc. Ces livres ont la même source, ils ne sont pour autant pas faits de la même manière, ni totalement de la même matière. Les personnages de tous les romans sont des figures détournées de l’auteur, pour autant ils ne sont pas l’auteur lui-même (d’ailleurs, qui est-il ?) et c’est ce qui distingue, entre autres choses, fiction et poésie.
Enfin, non, je ne crois pas être un écrivain pointilliste, a priori. Ou bien je ne le fais pas exprès. Le cadre, la forme, la manière ne priment pas, ils ne peuvent pas être un postulat, ils ne sont que les habits de ce qui se dit. La réalité n’est pas un tableau figé et une représentation découpée par des points, un plan séquence de 24 images/seconde, elle est un flux total, uni. Je veux écrire de la réalité. Un tableau est une scène. Une narration est une scène. Il faut la mettre en tension et sentir ce qui déborde, en creux, ce qui se dit entre les lignes. Je ne suis donc d’aucune école formelle. L’idée est de vivre l’écriture telle qu’elle me traverse plutôt que de faire l’effort laborieux et rétrospectif de décrire, de travailler le trait selon telle ou telle méthode acquise, je veux de l’ivresse, je veux être dans la parole qui est en train de se dire plutôt que dans la traduction travaillée a posteriori d’émotions ou histoires passées ou déjà vécues. Je veux que la réalité habite la forme forcément imparfaite du livre, ses trous, qu’elle se dise et se révèle par ses creux. Et ce, même dans un roman. Et ce, surtout dans un roman.
« L'art de la dissolution selon Mathieu Brosseau« , par Claro, Le Clavier Cannibale, 7 mai 2015: La prose de Brosseau (…) cherche à devenir corps sans organe, à déterritorialiser la langue, à déplacer des blocs d’être. Ce que le roman perd en romanesque, il le gagne ici en intensité, comme si l’entreprise poétique se voulait virus, catastrophe – livre rythmé implacablement, féroce jusqu’en ses virgules, où les fulgurances secouent le lecteur.
« Mathieu Brosseau – Data Transport », par Teddy Lonjean, Un dernier livre avant la fin du monde, 4 mai 2015: Un texte résolument contemporain, inventif dans son écriture et difficilement définissable. Un ovni littéraire empruntant autant à l’exercice de style, qu’à la poésie contemporaine où le récit navigue entre son passé, son présent et les lettres ouvertes et lues de ci de là par M.
Data Transport est assurément un texte des plus intéressant et intrigant à lire, même si la sensation d’être perdu par moments peut rebuter quelques lecteurs, la beauté du texte, la précision des mots choisis et le rythme imposé révèlent un texte fin et intelligent. La narration devient secondaire et l’on se surprend à relire certains passages d’admiration devant cette finesse d’écriture.
Assurément l’Ogre fait un démarrage sans faute avec ses choix de publications, mais l’Ogre avec Data Transport de Mathieu Brosseau porte sur le devant de la scène un auteur capable de se hisser au niveau d’un Eric Chevillard ou d’un Olivier Saison. Une belle révélation.
EXTRAIT
I – Qüity : « Tout ce qui est né will die »
Pure matière affolée de hasard, voilà, pensais-je, ce qu’est la vie. C’est là-bas sur l’île que je me suis mise à l’aphorisme, presque à poil, sans une seule de mes affaires, pas même un ordinateur, à peine un peu d’argent et des cartes de crédit que je ne pouvais pas utiliser tant qu’on serait en Argentine. Mes pensées n’étaient que choses pourries, bouts de bois, bouteilles, tas de branchages, préservatifs usagés, morceaux de quai, poupées sans têtes, le reflet de l’amas de déchets que la marée abandonne lorsqu’elle se retire après avoir beaucoup monté. Je me sentais échouée et j’ai cru avoir survécu à un naufrage. Je sais maintenant que personne ne survit à un naufrage. Ceux qui coulent meurent et ceux qui s’en sortent vivent en se noyant.
On a passé l’hiver entier là-bas, plongées dans la brume des îles du Paraná, tandis que le fleuve allait et venait. On parlait peu. Moi, la douleur m’a fait me fondre avec les choses et m’a coupée de tout. Je flottais, étrangère à ce qui me soutenait : les arômes de la cuisine et la chaleur du poêle, les affaires de Cleopatra, qui a exercé tous ses talents à l’ombre de la tête de la Vierge et en dépit de ma stupeur face à l’indifférence de la vie et de la mort, de la matière qui gaspille mondes et frêles créatures dans ses propres aventures.
Je suis restée repliée sur moi-même en position fœtale, pareille à celle qui se faisait en moi et malgré moi : mon ventre était vivant de cette enfant qui y grandissait, mais moi je n’étais qu’un cimetière de morts chéris. J’avais l’impression d’être une pierre, un accident, un état de la matière, une roche consciente qu’elle sera fondue, solidifiée et transformée en autre chose et j’avais mal de me savoir ainsi. Je n’ai pas étudié le sujet, mais sans doute n’existe-t-il pas une seule roche identique à une autre. Ou si, mais qui, bordel, pourrait comparer toutes les pierres de tous les temps ? Et je ne vois pas en quoi cela atténuerait la douleur de cette roche de savoir que peut-être, une fois, il y en a eu une autre identique dans la démesure du temps – ce qui n’est pas vrai, ce qui l’est, c’est l’avènement de la matière, l’inquiétude fondamentale des éléments. Qu’il y ait eu ou qu’il n’y ait pas eu un autre accident semblable à moi-même ou à Kevin, c’était et c’est toujours quelque chose dont je me contrefous, qui donc a décrété que l’unicité est preuve de résurrection ? Je ne vois pas pourquoi il faudrait penser la nature selon un critère fordiste : « Ce n’est pas une chaîne de montage, les produits ne sont pas tous identiques, et puis il y a Dieu » ; « Il n’y a pas de Dieu », ai-je parfois dit à Cleopatra, les rares fois où je lui ai parlé, quand elle me sortait l’analgésique imaginaire de sa psyché exubérante : des petits contes pleins d’un Kevin au paradis des PlayStation avec écran géant ; « Tu te rends compte, Qüity, l’écran c’est le monde, mon amour », et la Vierge Marie c’est la maman, et Dieu le grand-père. Parce que les complexités filiales de la sainte Trinité, Cleo les avait, et les a, plus ou moins résolues ; selon ce qu’elle raconte, Dieu serait le papa de la Vierge. « Et de Jésus aussi, Cleo ? lui demandais-je alors. Ça ne ressemble pas un peu à un inceste ? Oh là là, chérie, tu dis un insecte comme le Carlos qui se tapait sa fille et l’a mise en cloque, le fils de pute, alors on lui a donné la branlée de sa vie sauf que la morveuse était archi-baisée et enceinte jusqu’au cou tout pareil ? Oui, Cleo, un inceste, ou comme tu le dis, toi : c’était un cafard. Qüity, manquerait plus que Dieu soit pareil à ce Paraguayen de merde, arrête de te foutre de moi. Jésus, c’est le fils de la Vierge toute seule. » Ferme dans ses certitudes théologiques et dans sa capacité à concevoir les liens parentaux, elle poursuivait sa part d’un dialogue qu’on a répété presque chaque jour passé sur l’île : « C’est l’amour qui me porte, Qüity, pour que toi aussi tu saches où est Kevin, idiote, parce qu’il est au ciel, il est content. Oui, Cleo, et il mange des biscuits fourrés à l’ambroisie, c’est ça ? »
La mort me faisait mal, la sienne et la mienne et celle de ma fille qui n’était pas encore vivante au sens strict, qui n’était pas née je veux dire, tout me faisait mal : lorsque la conscience s’ouvre à la mort ou la mort à la conscience, quelque chose est comme englouti au centre de l’être, il se fissure d’un néant qui lacère davantage que la torture, au sens où il angoisse, asphyxie, obsède et on ne peut que désirer qu’il cesse.
Moi, je rêvais des morts, de tous ceux qui étaient morts et enterrés les uns par-dessus les autres à travers les siècles et les millénaires jusqu’à faire partie de la croûte terrestre. Mais ce qui me torturait le plus, c’était de rêver de mes morts devenant rapidement terre dans le cimetière de Boulogne grâce au contreplaqué de leurs cercueils bon marché. Kevin, Jonás, la Jessica, tous devenaient pour moi sol, humus, pampa humide, engrais des œillets et géraniums qui ornaient leurs misérables tombes.
Des milliers d’années plus tard, alors que du monde d’Homère ne restaient que quelques pierres et colonnes de merde entassées pour le plaisir des touristes et des archéologues, je rêvais et voyais Kevin avec le même désespoir qu’Ulysse sa mère : il est toujours aussi impossible d’embrasser les morts, seulement faits d’une mémoire qui meurt elle aussi.
Je rêvais de Kevin. Il apparaissait à n’importe quel moment de n’importe quel rêve et ce n’était jamais étonnant : j’étais chez moi et je le trouvais, toujours le matin et toujours dans la cuisine. J’avais vu sur les images filmées ce petit corps malmené par la mort, le sang qui coulait de sa tête jusqu’au dessèchement de Kevin, puis jusqu’à ce que le sang sèche à son tour. Je le trouvais donc au matin dans la cuisine et cela ne me surprenait pas : je l’attendais et personne n’est vraiment surpris quand, contre toute attente, arrive ce qu’il espère. Presque naturellement, je lui préparais son lait et choisissais ses biscuits préférés : ceux fourrés en forme d’animaux, je mettais de côté tous les éléphants rouges pour lui, Kevin, mon p’tit, pensais-je.
Sa mort avait fini par illuminer ma maternité, elle m’avait fait mère de cet enfant qui me racontait dans la cuisine de mes rêves ce qui s’était passé durant ces jours où l’on ne s’était pas vus. Et il ne s’était rien passé, il me racontait la villa miseria sans moi, comme si ce qui avait cessé d’être n’était pas lui ou le bidonville, mais moi. Je veux dire : comme s’ils n’étaient pas tous, lui également, morts et la villa rasée par les bulldozers, convertie en fondations de futurs projets immobiliers et lui, Kevin, mon garçon, converti en un petit tas d’os et de vers s’agitant dans les entrailles d’une terre voisine, à deux pas, au cimetière de Boulogne.
À ce moment-là, lorsque Kevin essayait de prendre la tasse, le rêve éclatait en morceaux et me blessait, la douleur m’achevait : il ne pouvait ni boire le lait ni manger les biscuits qui continuaient pourtant de faire briller ses petits yeux noirs comme s’il en avait eus encore, comme si ces boules avaient encore été vives de sa vie à lui. Peu de temps s’était écoulé, mais les yeux, je crois, font partie de ce qui se décompose le plus rapidement dans les corps lorsqu’ils cessent d’être corps et se transforment en autre chose, aussi inexorablement et aveuglément qu’une roche se transforme en lave, un paquet de lave en île, et l’île en un tas de morceaux de pierre. Il voulait la prendre et ne pouvait pas : sa petite main traversait la tasse qui, à ce stade du rêve, avait toute la solidité des choses de ce monde et ne se laissait pas attraper par des fantômes. Là, mourait de nouveau pour moi le mort qui me mortifiait le plus : rien d’autre ne m’importait, je cessais presque de sentir lorsque j’essayais de l’asseoir sur mes genoux pour lui donner du lait et que je ne pouvais pas. Et pourtant, quelque chose palpitait sur ma jupe et c’était tellement impossible que cela palpite et ne vive pas que je ne pouvais cesser d’essayer de l’embrasser, comme si cette impossibilité était une erreur de procédure. J’essayais mille fois sans rien attraper d’autre que l’air, je finissais plus d’une fois par m’embrasser moi-même, seule, avec pour unique compagnie le battement d’un cœur qui n’était pas le mien. Je me réveillais en pleurant, presque étouffée et c’était vrai : Kevin n’était plus, il était archi-mort, devenant terreau de cimetière, et qui sait, pensais-je, avec le temps, les racines et la photosynthèse, il deviendrait également air, eau, orage. Des conneries, il pourrait tout aussi bien être une salade ou des lombrics pour la pêche aux poissons-chats et il n’était sûrement rien, à peine ce dont je pouvais me souvenir.
Ce qui palpitait, c’était ma petite fille, et je me tenais le ventre avec les mains pour l’embrasser. Souvent, je me rendormais et rêvais d’elle, ma fille qui naissait et était un bébé aussi fragile que tous les bébés, aussi frappé de mort que n’importe qui, une petite aventure de la matière comme n’importe quelle chose. Mais mon enfant se transformait en petite tortue ; je pouvais l’emporter dans ma poche et si elle tombait il ne lui arrivait rien, elle se contentait de rentrer ses pattes et sa tête dans la carapace et restait le ventre en l’air en se balançant sur la courbe de son dos aux allures minérales jusqu’à ce que je la soulève et la fourre de nouveau dans ma poche.
Cela m’a toujours rassurée d’avoir ce qui compte tout contre mon corps, c’est comme ça que j’ai porté mon revolver pendant des années et c’est comme ça que je continue de porter mon argent et une amulette, tout contre mon corps, et pourtant, même en la portant dans mon corps, je ne me sentais pas rassurée concernant María Cleopatra, j’avais peur qu’elle ne naisse morte, un petit corps devenant autre chose, pas même du terreau, un caillot de moi, et ce n’est que lorsque je la sentais bouger que je retrouvais un peu de paix, un peu de sens, un quelconque ordre supportable dans l’univers.
Mais de nouveau, fatalement, je m’endormais, je n’ai jamais su si c’était la grossesse ou le poids des morts récents qui, sur l’île, me faisait dormir presque toutes les heures tandis que Cleo faisait je ne sais quoi, à peu près tout, j’imagine – elle a été ma mère et mon père pourvoyeur, elle m’a bordée, m’a donné à manger, a trouvé du bois pour le feu, un téléviseur, et ainsi a-t-on vécu et ainsi ai-je survécu durant les moments où j’étais éveillée car la vie, je veux dire cet être de matière que je suis, a également sa persistance, sa volonté de continuer.
Et ainsi ai-je été pendant des mois, dormant, regardant à la fenêtre ou écoutant les bruits du delta. J’ai entendu ce que je n’avais jamais entendu : la boue s’amoncelant parmi les joncs, les graines éclatant en racines, la tension des arbres retenant les bords de l’île. Et l’eau, les bruits profonds des crues et les bruits plats des décrues. Et j’ai entendu ce que je n’ai pas pu entendre, le corps de Kevin éclatant en bulles pourries dans la lutte de l’eau pour retourner à l’eau et abandonner la poussière à la poussière.
***
II – QÜITY : « POUR NOUS, C’ÉTAIT LA VIE NOUVELLE »
C’était la vie nouvelle
Dans le dream américain
Pour chanter sans fin
À Floride la belle.
Ça a duré un bon moment, mais la brume a également fini par cesser. Ma petite m’a réveillée, mienne ce matin-là comme jamais auparavant et comme de rares fois ensuite, battant des pieds à l’intérieur de moi, possédée par l’allégresse. J’ai commencé à flotter moi aussi dans une atmosphère tendre et lumineuse : les seules ombres, légères et inquiètes, étaient celles du saule que le vent peignait entre ma fenêtre et le fleuve.
« Bonjour, Qüity, mon amour. » Cleo approchait. Belle et pipelette comme elle est, elle n’apparaît jamais simplement : on commence par l’entendre. Tout entière foyer, maté et croissants, je l’ai entendue, je l’ai sentie et, finalement, je l’ai vue. Elle s’est jetée sur mon lit et, avec sa langue bien pendue, m’a embrassée si longuement que son maquillage a coulé, un de ses cils est tombé et sa coiffure à la Doris Day s’est affaissée. « La Belle au bois dormant s’est réveillée ! » Elle s’est mise à rire et ses dents ont brillé ; elle n’est que pure joie blanche et radieuse et tantouse et dévote et amoureuse et elle a toujours l’air d’être entre deux boléros de fiancée en chemin vers l’autel. « Allons, ma lumière, mon amante, mon épouse, allons manger toutes les trois au Fondeadero, parce que j’ai dégotté un bateau et il faut qu’on parle un moment toi et moi. Tu vas voir, ça va être une journée inoubliable, aujourd’hui. »
En chemin, à la lumière du soleil qui dupliquait le fleuve, j’étais tiraillée par les mains froides de mes morts, leurs phalanges écorchées et la douleur que je ne pouvais cesser d’imaginer, l’agonie solitaire d’un gamin de cinq ans. Je me suis sentie traîtresse et j’ai commis la faute de ceux qui survivent : j’ai continué à vivre. Mais je n’ai pas lâché la main du petit mort. Je lui ai promis la vengeance avec la certitude que je le maintiendrais en vie tant que j’affûterais mes armes. J’ai eu une double grossesse : une enfant vivante, sans visage et sans voix encore, qui grandissait, et un enfant mort, avec une voix et un visage qui, inexorablement, se dissolvaient dans le néant.
Ce jour-là, je me suis laissé porter par la joie d’être en vie. Notre petite fille faisait des pirouettes en moi comme un astronaute dans une capsule antigravitationnelle et j’ai cru que c’était sa façon de voter en faveur de la vie, en faveur des couleurs vertes de la flore originelle sur la rive d’en face et des couleurs rouges et ocre des arbres importés de ce côté du canal Honda. Et en faveur du fleuve : « J’étais un fleuve au crépuscule, / en moi soupiraient les arbres, / en moi le sentier et les herbes s’éteignaient. / Un fleuve me traversait, un fleuve me traversait ! » J’ai récité à Cleopatra ces vers de Juan L. Ortiz et elle n’a pas été en reste : « C’est magnifique, Qüity, mais ne commence pas avec tes crépuscules, parce que je ne sais pas si tu t’es rendu compte qu’il n’est même pas midi. Il faut que tu comprennes, mon amour, qu’ils sont au ciel et nous on est sur la terre. Je sais bien que toi, tu n’y crois pas au ciel, et tu as tort parce que c’est la vérité, mais bon, tu ne vas quand même pas nier que nous, on est sur la terre. Et s’il y a un ciel, comme moi je sais qu’il y en a un, tu peux te réjouir. Et si ce n’est pas le cas, encore plus de raisons de se réjouir : profitons de ce moment où on est en vie. Sens-le, Qüity, sens le soleil. Et puis, chérie, on va être mères. » « Et quoi, Cleo ? suis-je parvenue à placer, c’est une raison suffisante pour chier sur toute l’humanité ? » Cleopatra a soupiré : « Oh là là, non, Qüity, pas chier, non, mais notre fille a droit au bonheur et nous, avant toute chose, on a le devoir de nous occuper d’elle. Et puis, oui, on a le droit d’être égoïstes comme toutes les mères du monde, même la Vierge le dit : si ça n’avait tenu qu’à elle, Jésus aurait été charpentier et se serait marié avec Marie Madeleine, elle avait beau être un peu pute, c’était quand même mieux que jouer les prophètes et se marier avec une croix. Parce que c’est bien que les enfants vivent, même s’ils ressuscitent quand ils meurent. » « Là, on est d’accord, Cleo », lui ai-je dit en riant, mais le discours de Cleopatra ne s’est pas arrêté là : « La Vierge dit qu’être vivant c’est le top, qu’Achille dans l’Hadès le savait déjà. Quand ce type-là, celui qui a mis dix ans à rentrer chez lui – comment s’appelait-il ? Olysse ? –, lui a dit : « Oh, bonjour, roi des morts », Achille lui a répondu : Ne me raconte pas de craques, distingué Olysse : je préférerais être un esclave ou un indigent – indigent ça veut dire pauvre, Qüity –, « et être vivant, plutôt que régner sur les morts. » »
Ma petite aimait déjà les discours de la plus queer de ses mères, elle semblait danser tandis qu’on l’écoutait. Et moi, elle me plongeait dans la perplexité, comment pouvait-elle citer L’Odyssée presque mot pour mot ? Impossible qu’elle l’ait lue dans sa putain de vie misérable. D’où, bordel, sortait-elle des trucs comme ça ? La Vierge existait et elle était branchée classiques et putes pauvres ?
« Sens donc, Cleo, comme ta fille bouge. » Cleo a lâché son empanada et son ton prophétique et m’a caressé le ventre. « Salut, princesse, je suis ta mère, Cleopatra, celle qui vous donne à manger à toutes les deux, celle qui te coud tes petits vêtements. On va partir d’ici, ma fille. » Cleo est devenue solennelle et la voix de prophète lui est revenue : « On va aller dans un autre pays. Toi, tu vas naître là-bas, c’est un pays avec beaucoup de soleil, de palmiers, une mer verte. Le seul truc qui craint, m’a dit Sainte Marie, Qüity, c’est qu’il est plein de gusanos. » « Ah, non, chérie – j’ai pris un ton ferme – tu peux aller dire à ta Vierge que moi, à Cuba, je n’y fous pas les pieds. » « J’ai dit gusanos, Qüity. » « Et ils ne sont pas tous de Cuba, ces types-là, ma chérie ? » « Oui, mais pour en partir, Qüity, ne sois pas conne. »
C’est alors que je l’ai su et nous y voilà, à Miami, entourées de vers, comme si nous tous qui avions fait partie de la villa avions été condamnés d’une façon ou d’une autre à un même destin. Évidemment, nos vers ne sont pas les mêmes que ceux du cimetière de Boulogne : ceux-là sont humains, ils prétendent vivre dans une perpétuelle nostalgie de Cuba, ils sont pleins aux as et travaillent comme des fous. Les autres, la plupart des Cubains de Miami, vivent des subsides du gouvernement en échange du rôle d’illustration vivante de la dimension néfaste des révolutions socialistes et ils ne font que se pochtronner, se droguer et battre leurs femmes. Pourtant, il est habituel de voir au petit matin ces femmes parcourir la 8e Rue à la recherche de leurs hommes dans tous les bouges où ceux-ci s’effondrent comme des arbres abattus : à partir du septième rhum, le reste n’est que coups de hache. Ils commencent par perdre hauteur et équilibre, donnent un coup à quelqu’un, trébuchent, balbutient une insulte, semblent douter un instant, tombent par terre et c’est fini, ils restent là jusqu’à ce que quelqu’un les soulève. C’est ainsi, d’un bouge à l’autre, qu’Helena était allée, jusqu’à ce que meure le Petit Taureau, même si le Petit Taureau n’était pas un ver et ne frappait pas Helena. Ils ont été, eux, les seuls des nôtres à avoir fait le même trajet que Cleo et moi : bidonville-massacre-Miami.
Les vers suivent Cleo partout, elle et la tête de la Vierge, ce pauvre hommage de pauvres qu’on qualifie main-tenant de relique, ce morceau de ciment peint qui a également survécu au massacre et que Cleo a trimballé à travers toute l’Amérique et toute l’échelle sociale, jusqu’à parvenir au nord et à la propriété de nombreux comptes bancaires.
Mais le chemin a été long. Ce matin simple et lumineux où, désormais, il n’y avait plus que nous trois, on est allées manger au Fondeadero habillées comme on a pu : Cleo avec les vêtements de la maîtresse de maison, la diva de la télé qui l’avait parrainée quand elle était petite et lui avait donné les clés pour qu’elle se serve de sa résidence à Tigre quand elle le voudrait. Moi, j’ai mis des vêtements d’homme, allez savoir de qui, mais c’était la seule chose à ma taille à ce niveau de grossesse, qui n’était pas énorme mais déjà remarquable. Le mètre quatre-vingt-dix de Cleo était trop pour tous les chiffons de la reine de la télé, qui plafonnait au mètre soixante, alors ma fiancée s’était faite belle avec des fringues Versace serrées mais véritables, pleines de volants et de motifs léopard, « qui n’en restent pas moins élégantes même si elles sont courtes », selon ce qu’elle a juré très sûre d’elle-même sous sa perruque lisse et blonde qui la fait ressembler à une Doris Day du bâtiment et me rend folle. Ç’a été une fête, ce déjeuner. On a mangé des spaghettis bolognaise sous le regard de l’arrière-arrière-grand-père immigrant à moustaches gominées fondateur du restaurant, ce bistrot du début du siècle passé, prêtes à devenir nous aussi des immigrantes. Le yacht est arrivé ce jour-là. C’est Daniel qui l’avait envoyé, avec visas et passeports. Il nous a conduites à Montevideo. À Miami, on y est allées en avion, comme il se doit. Il avait un peu modifié notre identité ; j’ai fini par être Catalina Sánchez Qüit et Cleo a réalisé l’un de ses rêves les plus inaccessibles : avoir son nom sur des papiers. Depuis lors, enfin et pour toujours, elle s’appelle Cleopatra Lobos.
Quand on se dispute, parfois, je lui dis qu’elle trimballe le lupanar jusque dans son nom. Elle, à l’en croire, ne se vexe plus « pour rien ». « Qüity, mon amour, il m’est tout arrivé, plus rien ne peut m’humilier. Et encore moins cette crise de moralisme qui te prend depuis qu’on est à Miami : toi qui m’as trouvée bien excitante en voyant de très près la pute que j’étais, tu ne peux pas me sortir ces conneries maintenant, mon cœur. » On est parties avec un peu de fric, environ dix mille dollars que j’avais économisés et cinq mille que nous a offerts Daniel. Comme aime le réciter Cleo, « l’argent appelle l’argent » et nous voilà, avec plein de dollars, devenues de riches dames de pays développés.
***
III – CLEO : « C’EST GRÂCE À LA VIERGE MARIE »
C’est grâce à la Vierge Marie
qu’a changé toute ma life
mes miracles ont commencé
et même à la villa c’était nice.
Oh là là, Qüity, si tu commençais les histoires par le début, tu comprendrais mieux les choses. Comment ça, c’est quoi le début ? Tendresse de mon cœur, il y a un paquet de débuts parce qu’il y a un paquet d’histoires, mais moi je veux raconter le début de cet amour, car toi, tu t’en souviens mal, Qüity ; d’un côté, tu racontes les choses comme elles se sont passées et de l’autre, je ne sais pas ce que tu fais, mon amour, tu écris n’importe quelle connerie, alors moi aussi je vais la raconter, notre histoire. Je vais te l’enregistrer, ma vie, et toi tu vas la mettre dans ton récit. Attends, attends, voilà Cleopatrita, qu’est-ce que tu fais là, mon amour ? Maman ne t’avait pas dit de rester en bas avec Lily ? C’est ça, mon cœur, descends, parce que maman doit finir un travail, ensuite elle jouera avec toi. Oui, c’est ça, je descends et on joue aux Barbie. Pardon, je suis de nouveau à toi, je vais débrancher les téléphones et fermer la porte, comme ça je pourrai raconter en paix.
Non, je ne vais pas pouvoir tout raconter : il y a des choses que je ne sais toujours pas. C’est pas que cela m’importe tant que ça de les savoir, elles ne changeront pas ma vie, mais elles titillent ma curiosité, me rongent un peu, c’est pareil que la faim ou l’envie de baiser, oh là là, c’est la curiosité, quoi, je ne comprends pas ce que tu ne comprends pas là-dedans. Ce qui a conduit Ève à la pomme ? Ma main à couper que là, oui, tu es intriguée ! Qu’est-ce que j’en sais, moi, de ce qui a conduit Ève à la pomme, mon amour. Elles sont rouges, elles sentent bon, ça lui aura donné envie d’y mordre. Je n’ai pas non plus l’impression qu’il faille trop expliquer : n’importe qui sauf toi, Qüity, qui est à moitié extraterrestre, peut comprendre la curiosité. Et ne sois pas idiote : ne m’envoie pas demander à la Vierge parce que je t’ai déjà expliqué cinq cents fois que la Vierge n’aime pas qu’on lui demande n’importe quoi, elle prend un air blasé, elle se tait et pas même Dieu ne lui arracherait un mot. Bon, je ne suis pas sûre que Dieu ne pourrait pas la faire parler. Le truc, c’est qu’elle tire un peu la tronche si je lui pose trop de questions. Non, je ne sais pas pourquoi, peut-être que nous, ses médiums, on l’épuise ; comme on est toutes des gonzesses, on doit être un peu ragoteuses. Les minets le sont aussi ? Oui, je sais. Bon, moi aussi je dois être macho, Qüity, même si j’ai renoncé à être un mec à t’en croire, toi qui n’es pas curieuse d’une part parce que tu te contrefiches de tout et d’autre part parce que tu attrapes et t’inventes les histoires qui t’arrangent. La vérité, c’est que je n’ai jamais été un mec, ma chérie.
Mais aujourd’hui je ne veux pas parler de ça, je veux parler du début et que j’aie été un mec ou pas, c’est le début de rien du tout, il me semble. Ce jour-là, je vous ai bien vus, tous les deux, dans la villa. Il était très tôt et vous êtes arrivés frais et dispos, prêts pour un pique-nique, toi tu étais même en tennis et pantalon d’aventurière, exactement le genre de fringues que tu mets maintenant pour partir en vacances dans la forêt vierge ; tu croyais que la villa c’était comme partir en safari, qu’est-ce que j’en sais de ce que tu croyais, faut croire que tu n’avais pas réalisé qu’on s’habille normalement, comme tout le monde, avec des vêtements pour aller travailler, pour aller danser ou pour rester chez soi, pas comme toi qui ramenais ta fraise comme si tu t’apprêtais à chasser l’ours ou à marcher sur des sables mouvants. Daniel avait l’air d’un type sophistiqué, quel étalon c’était, ce Daniel, il m’a plu dès que je l’ai vu, ce jour-là, ses yeux bleus et ses cheveux argentés m’ont flinguée. Bon, Qüity, toi non plus tu n’étais pas vierge et tu sais qu’avant toi les gonzesses ce n’était pas mon truc, c’est bien le maximum si j’avais bouffé une chatte ou deux quand mes clients les plus vicieux payaient pour le spectacle. Mais ce n’est pas de ça que je parle, je parle de Dani. Je me suis dit qu’il était policier car il prenait sans arrêt des photos en cachette pendant le petit-déjeuner, mais en même temps il faisait trop bourge pour être flic et puis il était à côté de toi, j’ai cru que tu faisais partie de la production d’un programme télé, tu ressemblais à une de ces gamines allumées qui ne venaient à la villa que pour filmer des documentaires ou acheter de la coke, t’avais l’air à moitié défoncée, je t’ai fichée aussitôt, moi. Et regarde comme on a terminé, ma reine ! Tu te l’étais imaginé, ça, un jour ? Mères de famille avec terrasse sur les Caraïbes et célébrités internationales ! Depuis le miracle de la Vierge au commissariat, j’attendais des merveilles de la vie, moi, mais je n’étais pas folle au point de m’imaginer ici aujourd’hui, mère de ta fille, dans un palace, passant à la télé à longueur de journée. Ça, en revanche, je le savais depuis toute petite : je voulais être une star et passer à la télé, j’irais même jusqu’à te dire que je voulais davantage passer à la télé qu’être une star. Je m’en suis bien tirée ? D’un côté oui, d’un côté non. J’y passe, à la télé, mais je ne suis pas une star, je serais plutôt à moitié nonne même si j’ai l’air d’une pute comme tu le prétends ; je sais que je suis célèbre parce que je parle avec la Vierge et pas à cause de mes seins, alors que j’en ai et plutôt des gros. Pour une hétéro, on peut dire que tu as accroché comme une folle, tu n’arrêtais plus, et avec ces tétons de jument qui te plaisent tant et qui nous ont coûté si cher dans leur version Miami, tu m’as fait me sentir la louve de Romulus et Remus.
Qüity, mon amour, je me rends bien compte que je passe à la télé à cause de la Vierge et à cause des morts et à cause de toi qui as écrit presque tout le livret de l’opéra cumbia qui m’a lancée au firmament de la célébrité latina mondiale. Et maintenant, tu fais ce livre et moi je m’imagine que tu vas le vendre à Hollywood et que le gamin pédé et salvadorien de Madonna va jouer mon rôle. Non, la Vierge ne dit rien. Tu penses bien que pour elle, qui est une star depuis deux mille ans, la célébrité périssable n’a aucun intérêt, même si elle comprend, je ne sais pas comment, mais faut croire qu’elle a gardé bien gravé dans la mémoire son petit cœur de mortelle, alors elle continue de comprendre, que tu y croies ou pas. Ça doit faire deux mille ans qu’elle est morte et elle se souvient encore ! Oh là là, deux mille ans d’immortalité, je voulais dire. Tes dieux grecs, ils comprennent aussi. Et non, Qüity, ce n’est pas si étrange qu’ils comprennent, puisque c’est eux qui nous ont faits, ou qu’ils ont été faits par les mêmes qui nous ont faits, nous. Oh là là ! Comme tu es, je ne sais pas pourquoi je t’aime, moi ; tu ne me laisses pas une minute de paix, comme si je n’étais pas déjà suffisamment occupée avec María Cleopatra, de laquelle tu te fiches complètement, ma vie, bien que tu aies eu le privilège de la porter dans ton ventre. Je sais bien que les lézards ont aussi été faits par Dieu et que toi tu ne les trouves pas compréhensibles, les lézards, alors qu’on a le même père. Moi, je crois que Juancho, je le comprends plutôt bien : depuis que je l’ai changé de bassin et que je lui donne des grenouilles bio et du saumon de Patagonie, il me regarde avec tendresse ; il veut être bien installé, bien manger et être aimé, ça te paraît vraiment si étrange, ma petite gourdasse ? Bien sûr qu’il veut être aimé, même les pierres veulent être aimées. Et je ne dis pas des conneries. Là, c’est mon tour, et je vais continuer à t’enregistrer mes commentaires, Qüity, parce que toi tu écris tout et je veux raconter aussi ma vérité. Je sais bien que tu n’as jamais dit que j’étais idiote mais dans ton livre on dirait que si, alors tu vas mettre ce que je suis en train de te dire, mon aimée, et sinon, tu m’enlèves du livre. Ou c’est moi qui vais le mettre, parce que j’ai le droit de me faire entendre.
Ce matin-là, donc, je me suis dit qu’il ressemblait à un flic bourge, mais comme tu étais là aussi, j’ai cru que vous étiez de la télé ou un truc du genre et que vous deviez faire un documentaire secrètement, qu’est-ce que j’en sais pourquoi secrètement, je n’y ai pas tant réfléchi, de toute façon ça ne me préoccupait pas beaucoup car je savais qu’à la télé j’allais y passer de toutes les façons, ça la Vierge me l’avait dit, et ce matin-là j’en ai été sûre quand la Sainte Mère s’est évaporée à cause des hurlements de Susana, tu te rappelles, oui, je sais que ça tu l’as écrit, mais maintenant c’est moi qui m’en souviens, qu’est-ce que j’en sais, moi, de pourquoi je te le demande si je le sais déjà, Qüity, tout n’est pas si simple dans la vie, je parle et je te demande par tendresse, j’imagine, parce que nous partageons des souvenirs, parce que je ne sais plus penser à moi sans te parler à toi. Elle a laissé le fauteuil roulant enterré sur place et elle est partie en criant, Susana, en pataugeant dans la boue comme une gamine avec ses jambes nouvellement guéries, en remerciant du miracle et en jurant qu’elle me ferait une place dans sa nouvelle saison. Moi, les cris ça m’a à moitié énervée : « Pourquoi vous faites un bordel pareil ? La Vierge, elle n’aime pas ça, elle est partie et ne m’a même pas donné un baiser comme elle fait toujours. Elle a juste dit : « priez, mon enfant, car Dieu vous aidera et moi je m’occuperai de vous », ou un truc du genre », elle parlait davantage comme une Espagnole que maintenant, la Vierge, tu as remarqué ?









































