Le chant de la mutilation
OGRE N°26 – Jason Hrivnak
Le Chant de la mutilation
Traduit par Claro
jeudi 07 février 2019
Taille : 140 / 185 mm – 264p. – 22€
ISBN : 978-2-37756-024-0
Fruit imaginaire des amours occultes de Georges Bataille et David Lynch, Le Chant de la mutilation de Jason Hrivnak est une méditation troublante et surréaliste sur les démons qui nous hantent et sur la nature du mal. – Brian Evenson
Thomas entend des voix. La plus importante d’entre elles est celle d’un démon nommé Dinn. Le démon réarrange la santé mentale déclinante de Thomas pour en faire une sorte d’aventure cauchemardesque, une occasion de laisser le monde derrière soi pour rejoindre les forces de l’enfer. Quand Thomas décide de se soumettre à Dinn et de se consacrer à ce que ce dernier appelle sa « formation », il se retrouvera à commettre l’innommable. Dinn a toutefois réussi à peindre le monde de couleurs si sombres et désespérées que, bientôt, Thomas n’aura plus ni la volonté ni les moyens de chercher une aide dont il a désespérément besoin.
Avec ce long monologue de Dinn, tout entier dédié à la formation de son apprenti démon, c’est-à-dire à la corruption la plus totale de son esprit, Jason Hrivnak explore encore un peu plus profondément les tréfonds de la psyché humaine, avec tendresse et cruauté, pour découvrir ce qui, en elle, essaye toujours de résister à la corruption.
Mi-traité de démonologie définitif, mi-plongée dans un délire schizophrénique, Le Chant de la mutilation est avant tout et paradoxalement un message de foi en l’humanité.
Interrogé sur les raisons qui l’ont poussé à écrire cet ouvrage, Jason Hrivnak a répondu :
La question, la peur, qui me taraudait en écrivant ce livre était : comment une toute petite chose peut nous appâter, peut suffire à nous motiver pour vivre un jour de plus, et à quel point cette chose peut être petite. Est-ce que je marcherai sur du verre pilé pour une minuscule miette d’espoir, de chaleur ? Bien sûr, la réponse implicite à toutes ces questions est oui. Peu importe à quel point cette chose est petite, peu importent les obstacles qui barrent la route, vous allez essayer de l’obtenir quoi qu’il arrive. Alors ce livre est une sorte d’exercice : à quel point ce qui permet au personnage de survivre peut-il être minuscule ?
PRESSE
Blogs
« Note de lecture : Le Chant de la mutilation« , par Hugues Robert, Charybde 27 : le Blog, 2 février 2019
« Et le chemin spiralé entrepris vers la démonisation de la recrue dans ce « Chant de la mutilation » devient ainsi une tout autre expérience de pensée, qui explore une autre ligne paradoxale de la résistance humaine à l’écrasement que celle méticuleusement travaillée par le Canadien Jason Hrivnak dans son extraordinaire premier roman, « La Maison des épreuves », en 2009. »
« Le Chant de la mutilation – Jason Hrivnak« , La Viduité, 4 février 2019
« Étincelante et étouffante cette violente plongée dans le démonisme de la schizophrénie ouvre sur un livre-monde, un labyrinthe de variations de voix, de vérités toujours à déchiffrer. De Sade à Bataille en passant par Artaud, Le chant de la mutilation paraît d’abord miroir de nos excès. La prose hallucinée, précise et craquelant comme un cauchemar, de Jason Hrivnak, offre une épreuve de la réalité, outre la révélation de ce réel inacceptable touché par la folie, ce grand romancier canadien met à jour les mécanismes et douleurs des récits où s’écoulent nos vies. Un très grand roman. »
« Le Chant de la mutilation – Cantique démoniaque« , par Nicolas Winter, Just a Word, 14 janvier 2019
« Plongée schizophrénique sans concession ou formation démoniaque baignée dans le sang et l’horreur ? Tu choisiras ton chemin dans le noir, marchant sur du verre brisé ou voguant dans une mer de charognes.
Un fabuleux cauchemar à la logorrhée hypnotisante parsemé de visions dignes d’un Clive Barker sous acide.
Gale Létal Ordure Ire Ruse Ether Armure Jason Hrivnak. »
Journaux
« Le Chant de la mutilation », par François Perrin, Le Vif/L'Express, 11 juillet 2019
« Depuis son premier roman, La Maison des épreuves en 2016, le Canadien Jason Hrivnak s’est donné un objectif d’une bienveillance modérée : « Je veux extirper de tes pires cauchemars quelque chose qui y est tapi et ne pourra plus jamais être renfermé. » C’est sur ce même ton assez peu cajolant pour le lecteur, mais ô combien lumineux dans sa poisseuse noirceur, que s’exprime ici Dinn, aka « Diesel Ire Nuée Nuée » : démon de rang supérieur, expert en torture mentale et ventriloquie perverse qui maltraite sans relâche l’âme dérangée qui l’accueille – celle d’un étudiant en phase avancée de marginalisation, de désocialisation, de démence caractérisée. Le qualifiant de « petit d’homme » comme le ferait un Baloo cauchemardesque, il suscite en son esprit images abjectes, visions maléfiques et infames considérations, bien décidé à briser une fois pour toute sa volonté, à tronçonner à la scie rouillée tous les liens qui le rattachent encore à l’espèce humaine. Ceci, dans l’espoir de l’élever à terme au rang de maître incube, mauvais génie, serviteur dévoué du Malin. Une charge dérangeante, délirante, étouffante contre la famille, l’illusion d’un foyer protecteur, la supposée solidarité humaine, dont il faudrait pourtant être bien mal luné pour ne pas applaudir la maîtrise et la puissance. »
« La littérature, la morale et la loi (1/2)« , par Emmanuel Pierrat, Livre-Hebdo, 19 avril 2019
« Tous ces ouvrages déconcertent par leur crudité : rien ne nous est épargné – et c’est tant mieux, car ce sont autant de détails qui aiguisent tous les sens, autant de malheurs subis ou voulus par les protagonistes – dont nous suivons, dans un livre, la folie meutrière, dans un autre, la volonté de voir tous les Américains s’entretuer, ou encore, dans un troisième, un adepte de la torture se décider à mutiler sans discontinuer – et donc autant de bonheurs surprenants de lecture.
Il ne faut voir pourtant dans cette recette aucun goût pour la provocation : la pertinence des cocktails uniques concotés par Christophe Siébert, Blake Butler ou Jason Hrivnak classent leurs récitsmille coudées au-dessus des supposés livres trash, dont le public est appelé, à grands renforts de mauvaise publicité, à se scandaliser à chaque saison littéraire.
Ce sont surtout autant de contes qui se lisent sans tabous, sans complexes, sans retenue. Ils mettent en scène la vie et la mort, réelles ou sublimées. Ils s’attaquent, sans crier garde, à la société et à ses tabous, sous un angle que la société, et en particulier les morales religieuse comme politique, désapprouvent. Les personnages tuent, lèchent, mordent, hument, etc. Et l’art de ces trois auteurs conduit à se délecter de ce qui autrement écrit ne pourrait qu’indigner. «
« Jason Hrivnak : le Chant de la mutilation« , par Lucien Raphmaj, Diacritik, 9 avril 2019
« A bien y regarder, Le Chant de la mutilation, comme auparavant La Maison des épreuves, est un étrange livre d’amour. »
« Jason Hrivnak, une esthétique du mal« , par Paco Vallat, Un dernier livre avant la fin du monde, 5 mars 2019
« Étrange donc de parler d’un roman si sombre, si pesant, si misanthrope sans aucune once d’humanité ni lueur d’espoir. C’est qu’au-delà du vertige de contempler un joyaux de pure cruauté, Jason Hrivnak est un écrivain hors pair. Un style percutant, au mot ciselé, où les jeux littéraires et les procédés d’inventions s’enchaînent. […] Un grand livre, à lire avec précaution, comme souvent dans le catalogue des éditions de l’Ogre. »
« Le Chant de la mutilation » (lien abonné), par Alain Nicolas, L'Humanité, 21 février 2019
« On ne nait pas démon, on le devient. […] Les pouvoirs de Dinn sont immenses, et, quand il les détaille à l’oreille de Thomas, son « apprenti démon », le plus blasé des lecteurs ne peut réprimer un frisson. »
Radios
« Le Chant de la mutilation« , par Nikola, « Paludes », Radio Campus Lille, 2 mars 2019
« C'est ce naufrage, auquel nous convie Jason Hrivnak, dans une prose qui joue aussi avec le langage presque clinique de la description des états hallucinatoire que va traverser Thomas et qui, en même temps, porte, comme un courant souterrain qui n'affleure jamais véritablement et qui ne sera jamais porté comme une possibilité, en tout cas qui laisse couler sous cette violence, sous cette dureté du monde, sous cette désespérance permanente, l'idée qu'il y a, malgré tout, un espace de pureté ou en tas incorruptibilité humaine, et que c'est ce noyau, « infracassable noyau de nuit » dirait André Breton, qu'il s'agit pour le démon d'anéantir, de ramener en cendre
Vidéos
Présentation du « Chant de la mutilation » par Jason Hrivnak, sur la chaîne de la librairie Mollat
Coup de coeur Libraires
Librairie Payot (Genève) : « Lorsque le malheur de la vie désossée d'un jeune homme attire un démon et ouvre un gouffre d'horreur. »
Andreas (Myriagone, Angers) : « Avec ce « Chant de la mutilation » déroutant et ténébreux, Jason Hrivnak engage un peu plus son écriture dans les méandres infernaux d'une existence en pleine déréliction. C'est à une plongée abyssale sans retour que nous convient les mots de Dinn, le démon omnipotent. Tout d'abjection et de nihilisme, sa fureur prend aux tripes et nous noie sous le mal, mais par un paradoxe étrange il pointe finalement le fragile équilibre de nos vies et la poésie contenue dans nos errements… NOIRE INCANTATION ! »
EXTRAIT
J’avais passé la nuit à son chevet, à le regarder dormir. La moindre contraction visible sur son visage ne faisait que renforcer mon désir de lui nuire. Je le réveillai une heure avant l’aube et lui ordonnai d’aller prendre son service dehors, lui dis de se dépêcher s’il ne voulait pas sentir toute la puissance de mon courroux. Il avait dormi tout habillé, sans ôter ses chaussures, et il se leva du lit avec une expression hagarde, l’air penaud de celui qui a oublié de se réveiller et n’a fait que glisser d’un cauchemar à l’autre. J’attaquai en l’accablant d’insultes, m’attachant à sa personne telle une ombre nocive alors qu’il traversait la pièce plongée dans l’obscurité. Je lui dis que son visage ressemblait à de la charpie. Je lui dis qu’un intellect aussi chétif que le sien ne pouvait être que le résultat d’une grave lésion cérébrale. Dans une sorte de rêve éveillé, je lui montrai la séquence en accéléré d’un néocortex en proie à l’ischémie, les lésions s’épanouissant telles des volutes là où la matière grise s’était nécrosée. « Imagine que l’immeuble brûle, dis-je. Imagine que l’étage s’effondre. Imagine ce qu’il te plaira, mais sors de ton hébétude si tu ne veux pas que, dans une effusion spontanée de dégoût, je t’éviscère sur place. »
Il se précipita hors de l’immeuble et s’avança dans la rue. L’air matinal était empreint d’une calme désolation, comme une trêve. Au bout de la rue, derrière des îlots de neige récente, les derniers membres d’un gang de dealers locaux traînassaient dans les zones d’ombre, et quelques camés désespérés se hâtaient de faire affaire avec eux, à la recherche de la dose de crack qui leur permettrait de tenir la matinée. Je lui dis de se rendre à la gare de triage. « La durée totale écoulée, dis-je, entre ton réveil et ton arrivée à ce premier vecteur désigné est deux fois supérieure au temps requis pour obtenir la moyenne. Si c’est là ton plus grand effort, alors je te conseille de disparaître dans l’une de ces allées et de t’ouvrir les veines sans tarder, car dans ce cas tu n’as aucune chance de survivre aux épreuves à venir. » Je l’avais déjà prévenu un nombre incalculable de fois que là-bas, dans les installations, lambiner lui serait fatal, et que tout serait mis en œuvre pour qu’il soit brisé en morceaux avant de connaître le réconfort de la tombe. « Sois certain que la mort que tu te donneras, lui avais-je assuré, sera plus douce que celle que je te réserve. »
Je l’observai attentivement alors qu’il s’éloignait dans la rue d’un pas traînant. Il avait renoncé quelques semaines plus tôt à sa dernière concession à l’hygiène et son apparence s’assombrissait, s’encroûtant de plus en plus en un parfait archétype d’épave humaine. Sale et en haillons, l’œil éteint, il incarnait par mille détails le paria abattu, mais, malgré l’ampleur de la crasse accumulée, je le trouvais encore profondément décevant. À un stade aussi avancé du programme, je m’attends à ce qu’une recrue soit assez défigurée de corps comme d’esprit, et suffisamment dépravée pour affronter les tortures du jour avec un sombre ersatz de joie. Je m’attends à voir une chair empesée de difformités alors qu’elle s’englue dans sa nouvelle vocation. Son refus d’intégrer les corruptions disponibles faisait de lui un candidat d’arrière-ban, indigne et voué de façon presque certaine à l’abattage, mais de ce fait je tirais peu de réconfort. Sa chair intacte était un affront honteux à tout ce que je chérissais, la preuve que les méthodes que j’avais employées à ce jour n’avaient pas été suffisamment brutales. Pendant qu’il errait dans la zone obscure, je déversai dans son oreille des menaces d’extermination, lui promettant derechef d’écraser en lui tout ce qui était bon, banal ou doux. Je lui dis que je ne serais pas le moins du monde étonné s’il périssait le jour même.
Comme il émergeait du fouillis des rues résidentielles, il enfonça ses mains dans ses poches et se pencha dans le vent, un air froid décapant les friches qui bordaient à l’ouest le périmètre du dépôt ferroviaire. Le pont piétonnier qui enjambait les rails se dressait tel un portique un peu plus loin et il s’y engagea sans même lever les yeux, comme s’il y avait été préprogrammé en rêve. « Tu vas horriblement souffrir aujourd’hui, dis-je. N’oublie jamais que les ruptures que je vise à produire ne sont pas des fins en elles-mêmes, mais plutôt des conditions préalables destinées à garantir ton accès à des niveaux d’épreuves supérieurs. Imagine-moi ouvrant ta cage thoracique comme un chirurgien ivre. Imagine-moi arracher ta moelle et la remplacer par un nouvel alliage de métal fondu et de scories. Je sais que tu crois encore pouvoir échouer et retrouver l’existence d’où je t’ai sorti, mais l’attachement à de telles chimères me contraindra seulement à continuer d’augmenter le niveau de tes souffrances. Jusqu’ici tu m’as déçu comme jamais ne m’a déçu aucune recrue avant toi, et tout ce qui t’arrive maintenant est entièrement ta faute. Sache que je considère chacun de tes faux pas comme un appel à un traitement plus sévère. Rien qu’en te réveillant le matin, en persistant à respirer, tu acquiesces à un univers exempt de limites », dis-je.
Il n’avait pas encore pleuré, ce que je remarquai avec une certaine consternation, car il me semblait avoir réussi à le briser la veille, quelques minutes seulement après son réveil, le maintenant le temps qu’il me plaisait dans un état de désolation sanglotante. Je fermai les yeux et m’imaginai dominant les corps brisés de toutes les recrues que j’avais assassinées au fil des ans : les cadavres s’empilaient presque jusqu’à la taille autour de moi et, enfoui sous eux, un tiède filet de décomposition coulait comme de la soie sur mes pieds. Je tirai de la force de cette image et de l’idée que son corps rejoindrait bientôt cette cohorte, un nouveau débris sans valeur balancé sur le monticule moisi. Quand j’ouvris les yeux, la vision de ce carnage flotta un instant devant moi telle une brume musculeuse et à travers sa substance qui se dissipait, je le regardai grimper les marches menant à la surface du pont. Comme il franchissait la travée dans la pénombre du dépôt, je sentis une brève et délicieuse tension pareille à ce frisson qui précède le massacre, et une fois que l’obscurité l’eut complètement absorbé, je souris et inspirai profondément l’air pollué, car il se trouvait désormais sur mes terres. Je savais que si je lâchais sur lui les maux qui dansaient alors dans mon imagination, il ne durerait que quelques mois, six au plus, mais je trouvais néanmoins délicieuse la perspective de son imminente destruction. Appelez ça une mesure de mes propres obsessions, ma soumission à un idéal ténébreux. Si on me laissait faire, je purifierais ce programme de tout rythme, de toute modération et de toute périodicité et, au lieu de ça, soumettrais chaque recrue à un flot incessant d’horreurs. J’inventerais une offensive d’une éblouissante férocité – mieux vaut laisser les légions se tarir que d’admettre ne serait-ce qu’un candidat portant la souillure du banal – et les exterminerais toutes.
« Imagine que l’immeuble est en feu », dis-je. Et comme il se précipitait dehors dans l’obscurité du petit matin, je lançai dans son œil de brèves visions réalistes d’incendie et de ruines, des scènes d’enfer qui se superposaient comme des phosphènes sur son environnement physique. Il vit l’immeuble rugir dans sa cavité crasseuse comme du petit bois posé en travers d’une bouche des enfers. Il vit ses occupants se réveiller dans les flammes et les regarda, horrifié, en train de brûler vifs, se transformant au cours d’un long processus d’immolation en effigies noircies d’eux-mêmes. « Ne pleure pas ces fainéants, dis-je, et ne regrette pas leur trépas. Et quand ils te hanteront au cours des prochaines années, reste sur tes gardes et n’oublie jamais que cet holocauste était indispensable. Rappelle-leur que, de leur vivant, ils étaient d’inutiles déchets urbains, et que seule l’incinération pouvait les purifier et les envoyer au néant. »
Pendant qu’il arpentait les rues obscures, je le régalai d’informations sur le feu. Je lui expliquai que, puisque brûler était un des tourments canoniques, il aurait besoin un jour, dans les modules les plus avancés du programme, d’apprendre ses moindres nuances du point de vue à la fois de la victime et du bourreau. Je lui décrivis la façon dont je le plongerais tous les matins dans les entrailles d’une fournaise ardente, puis l’en sortirais le soir pour lui greffer une nouvelle peau morceau par morceau sur le métier de sa dépouille calcinée. J’avais espéré que cet aperçu des souffrances futures produirait à tout le moins une brève crise de larmes, mais, au lieu de ça, son visage afficha l’air neutre d’une vache morte. Et je me demandai si je l’avais conduit à ce stade de profond trauma où le visage cesse d’exprimer la moindre émotion, où la limite entre l’humeur et sa manifestation s’embrase et disparaît comme une traînée de poudre. Le démantèlement des affects d’une recrue est toujours une étape douce-amère, car au cours des phases qui précèdent, je tire de ses expressions d’angoisse non seulement ma source la plus vitale de feed-back techniques, mais également la motivation nécessaire pour continuer de lui faire du mal. Un regard absent pourrait fort bien signi-fier un progrès, mais ne m’excite en rien, ne m’attise pas.
Une fois qu’il eut pénétré dans la zone appelée gare de jonction, je lui ordonnai de suivre les rails qui délimitaient son périmètre jusqu’aux prochaines instructions. Même si je lui conseillai de se consacrer fermement à cette mission, cette marche forcée n’avait en vérité d’autre but que de le vider de ses forces vitales, de provoquer un épuisement qui créerait un point d’hémorragie aboutissant à des formes de tourment encore plus cruelles. Je lui parlai constamment alors qu’il longeait les rails, me moquant de chacun de ses pas. J’usai d’un mélange de menaces et d’humiliations afin d’assurer sa progression. Le soleil se leva et, sous un ciel qui s’éclaircissait, le monde alentour se mit à se réveiller et à s’agiter, la circulation naissante devenant virale dans les rues à proximité. Une série de trains de banlieue à destination de la ville passa dans un grondement et, alors qu’il regardait la traînée de visages qui défilaient, son sentiment d’isolement dégénéra en une plaie à la fois douloureuse et sur le point d’empirer, la proximité de toutes ces vies séculaires lui rappelant sa mise à l’écart du troupeau. Je lui assurai que sa vie d’avant était à jamais finie, qu’il ne restait pas une seule âme ici-bas qui se souciait encore de savoir s’il était mort ou vivant. Je l’encourageai à tirer fierté de sa nouvelle solitude, si ce n’est pour elle-même, au moins pour la puissance et le contrôle sur soi qu’elle rendait possibles. « Avoir du pouvoir, c’est être seul, dis-je. Les affinités sont un habit de fonte et de scories, et qui n’a pas la force d’âme de s’en dépouiller s’enfonce et se noie dans l’abysse. »
En milieu de matinée, il rencontra un groupe d’ouvriers qui procédaient à la maintenance sur les rails. Et bien qu’il n’eût pas le droit d’être dans cette zone, les ouvriers l’avaient délogé suffisamment de fois pour savoir que recommencer était inutile. Une fois qu’ils le virent approcher, ils s’interrompirent dans leur travail et l’observèrent en silence, leur regard collectif fixe et impénétrable comme s’il émanait d’une même ruche mentale. Il était arrivé à leur hauteur, avait même commencé de nourrir l’espoir de passer devant eux sans incident, quand le chef de chantier lâcha une remarque grossière sur les goûts vestimentaires des fous, à la suite de quoi toute l’équipe de manœuvres éclata d’un rire gras et idiot. « Comme tu es pathétique, dis-je. On se moque ouvertement de toi et pourtant tu t’éloignes en silence, docile comme un lobotomisé. Si tu valais une once de mon investissement dans ta formation, tu te retournerais à l’instant et démembrerais consciencieusement chaque abruti de cette équipe. Tu les massacrerais tous sauf le plus faible du groupe, puis tu forcerais cet unique survivant à vivre le restant de ses jours avec autour du cou une guirlande faite des langues de ses collègues. Tu es un lâche et tu es vil, dis-je. Vermine Ichor Létal. Vil. »
Quand ce fut midi, estimant son niveau de dégradation insuffisant, je lui ordonnai de marcher tout en portant un morceau de parpaing. Ce poids mort contribua à accélérer son déclin, le déséquilibrant et lui interdisant des réconforts simples comme celui consistant à se réchauffer les mains dans les poches. Il s’effondra plusieurs fois au cours de l’après-midi, et, même si chaque fois je le forçais violemment à se relever, j’en vins à employer des mesures punitives plus drastiques que j’espérais garder pour plus tard. Là où il tombait, je m’arrangeais pour que le sol sous lui fourmille et rampe comme s’il était composé d’insectes grouillants. Je rendais le chemin transparent afin qu’en proie à de soudains vertiges débilitants, il puisse apercevoir les souterrains infernaux tout luisants de sang dans lesquels l’entraînerait un nouveau faux pas. Plus tard dans la soirée, il eut un évanouissement dont même mes paroles les plus acerbes ne purent le sortir, et comme il était bel et bien inconscient, ne simulait pas ou n’était pas juste découragé, je décidai de le laisser somnoler. Je m’en allai tuer et quand finalement il se réveilla, ce fut pour m’entendre lui décrire tous les meurtres que j’avais commis pendant son sommeil. « Ces morts, tu les as sur ta conscience, dis-je. Si tu ne t’étais pas complu dans ta fainéantise, je serais resté à tes côtés ces quarante dernières minutes et toutes les pauvres victimes que j’ai laissées dans mon sillage seraient encore en vie, respireraient encore. » Comme je commençais à lui décrire par le détail la tuerie à laquelle je m’étais livré, il bondit comme brûlé par l’endroit même où il gisait, et, quand il se remit en marche, il ramassa non seulement le parpaing qu’il avait lâché avant de s’effondrer, mais également un second qui gisait à moitié rongé à l’écart du chemin, si intense était son désir soudain de m’apaiser. Il ne cacha pas ses larmes alors qu’il sillonnait de nouveau le dépôt et j’eus beau estimer que la violence de ses sanglots compensait bien mal leur arrivée tardive, je sentis qu’il était incapable en ce moment précis de me rendre un plus digne hommage. Tel le dieu d’une religion en rapide déclin, je me contentai de ces miettes.
L’obscurité était tombée quand j’estimai qu’il avait atteint un état d’épuisement malléable. Je voulais qu’il continue de marcher encore quelques heures, mais les éclats de salive séchée qui cernaient sa bouche révélaient une déshydratation avancée et je savais que la triste dynamique de sa formation ne survivrait pas à une hospitalisation. Je le fis descendre des voies jusque dans une cuvette pleine de ronces où s’étaient réunis tous les soirs l’été dernier des groupes de poivrots locaux. Autour d’un feu de camp scintillant de morceaux de verre, des sièges en lambeaux étaient disposés en cercle, et sous le ciel froid de l’hiver finissant, cette disposition avait quelque chose d’arctique et de désolé comme les jouets d’un enfant mort. Je lui ordonnai de se reposer et, après s’être effondré sur les débris d’un fauteuil lacéré et moisi, il s’affala du côté gauche et s’endormit rapidement. J’entrepris alors d’assembler l’équipement dont j’allais avoir besoin pour accomplir l’implantation : j’improvisai une table avec une porte et deux tréteaux et bricolai des instruments chirurgicaux à partir de bouts de métal rouillés. Quand tous mes préparatifs furent terminés, je m’assis devant lui et scrutai le saccage de son visage endormi, m’imaginant pouvoir lire l’avenir de l’univers dans les crispations intermittentes de ses traits. Je vis des mondes condamnés comme des maisons abandonnées, des soleils se lever et s’élancer dans l’arc d’un œil rêveur. Je me dis alors une fois de plus que, malgré toutes les émotions diverses qu’il inspirait au cours d’une journée donnée – dégoût, répulsion, haine, mépris –, la plus tenace de toutes était la jalousie. Je lui enviais toutes les étranges et hypocrites virginités qu’il risquait de perdre dans les tourments à venir. Que n’aurais-je donné pour être entier à nouveau et subir une fois de plus, avec une chair intacte, le processus consistant à être brisé.









































